Safaa Erruas : du blanc, des aiguilles et l'éloge de la fragilité
Portrait de l'artiste plasticienne marocaine du blanc et de la matière.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Safaa Erruas est une artiste plasticienne marocaine, née en 1976 à Tétouan, où elle vit et travaille encore. Dessin, installation, sculpture : sur quelque support qu'elle intervienne, son œuvre se reconnaît d'un coup d'œil — une couleur unique, le blanc, et deux familles d'objets qui s'y affrontent, le coton doux et le métal tranchant. Aiguilles, épingles, lames de rasoir, fils et gazes y composent des surfaces immaculées que viennent percer des éléments pointus, comme des plaies que rien ne cicatrise.
Vingt-huit ans après son diplôme de l'Institut national des Beaux-Arts de Tétouan, cette œuvre a été montrée des biennales de Dakar et de La Havane au Museo Reina Sofía de Madrid, et figure dans des collections publiques marocaines aussi exigeantes que le Palais royal, Bank Al-Maghrib ou la Fondation ONA. Derrière cette réussite internationale, il y a une décision tenace, presque contre-intuitive : celle de ne pas partir. Safaa Erruas a choisi de rester à Tétouan, dans un atelier peint en blanc, pour fabriquer patiemment ce qu'elle appelle une « réalité émotionnelle universelle ».
Origines et formation
Safaa Erruas naît en 1976 à Tétouan, ville du nord tournée vers le détroit, traversée d'héritages andalous et espagnols, dotée d'une école des Beaux-Arts qui a formé plusieurs générations d'artistes marocains. Elle raconte à Yabiladi avoir aimé fabriquer des choses dès l'enfance, déjà très méthodique à sept ans, avec une vraie sensibilité pour les matières. À quatorze ans, elle commence à fréquenter l'Institut des Beaux-Arts pendant son temps libre pour y apprendre l'histoire de l'art et le dessin.
Après le baccalauréat, elle s'inscrit pourtant à la Faculté des sciences de Tétouan, puis abandonne au bout d'un an pour tenter les Beaux-Arts : « À la faculté des sciences, je recevais énormément d'informations, mais je n'ai jamais eu le sentiment qu'elles m'étaient destinées, à moi », confie-t-elle. « Aux Beaux-Arts, c'était tout à fait différent. Même lorsque je n'étais pas d'accord avec ce que j'apprenais, cela restait intéressant, parce que cela m'apprenait ce que je n'aimais pas. J'ai trouvé mon identité d'artiste aux Beaux-Arts. » (Entretien accordé à Yabiladi, traduit de l'anglais.)
Elle y sort diplômée en 1998, dans une école alors dirigée par le pionnier moderniste Mohamed Chebâa (1993-1998), qui avait fait basculer l'institution vers l'avant-garde en introduisant sémiologie, philosophie et pratiques contemporaines, et dont Faouzi Laatiris avait fondé en 1993 l'atelier de volume et d'installation. Elle y côtoie notamment Younès Rahmoun, avec qui elle partage un atelier durant sa dernière année. Dès sa sortie d'école, elle participe au « Temps du Maroc », exposition organisée en France par Jean-Louis Froment, fondateur du CAPC de Bordeaux, puis part six mois en résidence à la Cité internationale des arts, à Paris.
Le blanc, le coton et l'aiguille
Interrogée sur l'absence de couleur dans ses pièces, Safaa Erruas répond avec une simplicité presque désarmante : « C'est devenu très naturel pour moi de ne travailler qu'en blanc. Je ne veux pas compliquer les choses. » Elle précise ne pas se sentir enfermée — « Je peux changer. Je me sens libre et à l'aise avec le blanc aujourd'hui. Je n'ai pas besoin de couleurs pour m'exprimer. » Le blanc n'est pas un effet de mode minimaliste : elle l'associe à l'absence, au silence, à l'immatérialité, à la fragilité — et aussi, lâche-t-elle, au « lieu du possible ».
De ce fond blanc surgissent les matières de son alphabet : papier de coton, coton, gaze, fil, perles, aiguilles, épingles, lames de rasoir, fils de métal, verre, fibre de verre, parfois résine. Ces objets renvoient à un vocabulaire intime — le vêtement, la couture, le soin, le corps. « Les éléments prennent une autre dimension lorsqu'on les sort de leur fonction. Leur valeur change », explique-t-elle. « L'aiguille coud et elle pique. C'est la partie pointue qui m'intéresse. Elle vous perturbe, surtout lorsqu'elle est répétée dix mille fois. »
Ces assemblages minutieux, réalisés dans un processus rituel de répétition — parfois au péril physique, à cause de la pointe des matériaux — disent les blessures de la mémoire et les cicatrices collectives. « Je crois que l'on peut commencer par quelque chose de très intime pour communiquer quelque chose d'universel : c'est ce qui nous permet de communiquer même si nous ne parlons pas la même langue. » De même, si ses installations sont souvent lues comme des représentations de frontières, elle refuse la référence directe : « Je ne fais pas de représentation directe, mais je cherche à communiquer l'émotion associée aux frontières, et c'est au spectateur de décider à quelles frontières il pense. »
De Dakar à Venise, un itinéraire international
Elle expose au Maroc et, dès 1998, à l'international. En 2002, elle participe à la cinquième Biennale de Dakar — la photographie qui illustre ce portrait y a été prise — puis à celle de 2006, où elle figure parmi les artistes primés. La même année, au Cube, espace d'art indépendant de Rabat, elle présente Les Oreillers, première installation de cette dimension pour elle : le spectateur y entre dans l'œuvre, dans un décor de blanc immaculé où la lumière souligne les matières. Suivent Prémonitions à la galerie Delacroix de Tanger (2008) et Prémonitions II à l'Institut français de Rabat.
En 2009 viennent deux temps décisifs : sa pièce The Moon Inside of Me remporte le prix de la 25ᵉ Biennale d'Alexandrie, et elle est choisie comme l'une des cinq artistes femmes significatives des nouvelles générations du monde musulman pour une exposition new-yorkaise organisée par le MoCADA, saluée par le New York Times. La décennie suivante étend la géographie : Silence et Oxymores à la Villa Delaporte de Casablanca (2010), Transduction à L'Atelier 21 (2012), l'Institut du monde arabe à Paris (2013), Choses apparentes à L'Atelier 21 (2015), la 12ᵉ Biennale de La Havane autour du projet Beyond the Wall, puis en 2016 Invisibles au MUSAC de León, dans l'exposition collective Lucy's Iris, qui voyage jusqu'à Las Palmas.
En décembre 2018, L'Atelier 21 publie sa première monographie, Le temps parcouru, pour vingt ans de carrière, présentée en contrepoint d'une exposition du même nom, saluée par Le360 et par L'Économiste. En 2019, elle inaugure sa première personnelle au Royaume-Uni, Home Inside Out, à la galerie 50 Golborne de Londres. Suivent Moroccan Trilogy 1950-2020 au Museo Reina Sofía de Madrid (2021), The Other Story au Cobra Museum d'Amstelveen (2022), African Voices à Milan (2022), aux côtés de Mounir Fatmi et Maimouna Gerresi, et À travers des étendues à L'Atelier 21.
2024 devait marquer un sommet : l'écrivain Mahi Binebine, commissaire du tout premier pavillon national marocain à la Biennale de Venise, avait retenu trois artistes, dont Safaa Erruas, qui réalise pour l'occasion une fresque de treize mètres de long. En janvier 2024, alors que les œuvres viennent d'être achevées, le ministère de la Culture annonce que les artistes sélectionnés ne représenteront plus le Maroc. « J'avais réalisé l'installation et on m'a dit : vous n'exposez plus. J'ai été absolument choqué », raconte-t-elle à The Art Newspaper. Le Royaume finira par n'avoir officiellement aucun pavillon à Venise ; le ministère a promis de rembourser les frais de production et d'organiser une exposition future des œuvres.
Tétouan, l'atelier et les rituels
Safaa Erruas vit et travaille à Tétouan, dans le quartier de l'Ensanche, ce cœur moderne bâti à l'époque du protectorat espagnol, à quelques pas de la place Moulay Mehdi. Son atelier occupe le troisième étage d'un immeuble colonial aux volets verts — devenu tout blanc depuis son installation. « Le blanc, c'est mon esprit », résume-t-elle dans Diptyk, qui lui a consacré un long reportage. Pour elle, « l'atelier n'est pas une seconde maison, c'est une part de moi ».
Lieu de création, il est aussi un lieu d'archives et d'hospitalité : photographies personnelles, notes de cours, carnets, journaux de résidences et catalogues classés par elle-même ; encens, plantes arrosées sur la terrasse, thé et café préparés pour les visiteurs. Idéalement, la journée commence à huit heures. « Ce que j'aime, c'est passer le maximum de temps dans mon atelier, car j'entre dans l'intérieur de mon univers », dit-elle, décrivant ces rituels comme un véritable « art de vivre ». Membre du Collectif 212, elle a été en résidence à la Maison Dora Maar, en France, où elle développe avec l'artiste uruguayenne Alejandra González Soca et l'artiste française Christine Ferrer un projet collaboratif, MOVING From South to South, nourri de l'idée de déplacement géographique.
Habiter l'interstice
Jusqu'au 7 novembre 2026, la galerie L'Atelier 21 de Casablanca présente Habiter l'interstice, sa nouvelle exposition personnelle. L'artiste y poursuit son exploration de la traversée et de la frontière, en se penchant sur les voies de passage et de transit, et plus particulièrement sur la notion de détroit, envisagée comme un espace « plus ou moins hostile ou accueillant à habiter ». Ces territoires, à la fois géographiques et intérieurs, forment ce qu'elle nomme l'interstice.
Papiers, coton, épingles, aiguilles, fibre de verre et fils de métal y dessinent parallélépipèdes, rubans de papier, lignes entrelacées et grilles qui équilibrent vide et plein, ombre et lumière, accumulation et creusement. Dans le catalogue, le critique Olivier Rachet évoque des « cartographies de l'intime » : « Un fil ténu semble ainsi relier les bras de mer et les continents, à l'image des lignes de crête invisibles qui façonnent et désarçonnent à la fois nos êtres. » Le Palais royal marocain, Bank Al-Maghrib, la Société Générale Maroc, la Caisse de dépôt et de gestion, la Fondation ONA, la Fondation Jean-Paul Blachère, Les Abattoirs de Toulouse, le Centre d'art contemporain de Lagos et le Musée d'art contemporain africain Al Maaden comptent parmi les lieux qui conservent ses œuvres.
Questions fréquentes
Qui est Safaa Erruas ?
Safaa Erruas est une artiste plasticienne marocaine née en 1976 à Tétouan, diplômée de l'Institut national des Beaux-Arts de Tétouan en 1998, où elle vit et travaille. Son œuvre, abstraite et minimaliste, se déploie entre dessin, installation et sculpture, autour du blanc et de matériaux comme le coton, la gaze, le papier, les aiguilles, les lames de rasoir et le fil de métal (Wikipédia, L'Atelier 21).
Pourquoi travaille-t-elle uniquement en blanc ?
Parce que le blanc symbolise pour elle l'absence, le silence, l'immatérialité, la fragilité — et aussi le « lieu du possible ». « C'est devenu très naturel pour moi de ne travailler qu'en blanc […] je n'ai pas besoin de couleurs pour m'exprimer », a-t-elle expliqué à Yabiladi. Elle ajoute ne pas se sentir enfermée : « Je peux changer. »
Quels sont ses prix et ses grandes expositions ?
Elle fut parmi les artistes primés de la Biennale de Dakar 2006 ; sa pièce The Moon Inside of Me a remporté le prix de la 25ᵉ Biennale d'Alexandrie en 2009. Son travail a été montré au Museo Reina Sofía de Madrid (Moroccan Trilogy 1950-2020, 2021), au Cobra Museum d'Amstelveen (2022), au MUSAC de León ou encore à l'Institut du monde arabe à Paris. En 2024, elle était pressentie pour le premier pavillon marocain de la Biennale de Venise, projet annulé in extremis (The Art Newspaper).
Sources
- Wikipédia FR — Safaa Erruas : naissance, formation, expositions, collections, épisode de la Biennale de Venise 2024.
- Wikipedia EN — Safaa Erruas : parcours, Biennales de Dakar, résidence à la Cité internationale des arts.
- L'Atelier 21 — biographie de l'artiste et expositions : Transduction, Choses apparentes, Le temps parcouru, À travers des étendues, Habiter l'interstice.
- Yabiladi — entretien avec Safaa Erruas : le choix du blanc, l'aiguille, les frontières, le travail sur le climat.
- Diptyk — « Dans l'atelier de Safaa Erruas » : l'atelier de l'Ensanche à Tétouan, les rituels, l'école des Beaux-Arts.
- The Art Newspaper FR — « Le pavillon du Maroc à la Biennale de Venise définitivement annulé » (2024) : sa citation sur l'abandon du projet.
- Sharjah Art Foundation — Safaa Erruas : expositions personnelles et collectives, Les Oreillers.
- Omenka Magazine — « Habiter l'interstice » et ArtMENA — dossier de presse de L'Atelier 21 : propos du critique Olivier Rachet.
- Le Cube, Rabat — Les Oreillers et 50 Golborne — biographie de l'artiste.
- Maison Dora Maar — Safaa Erruas : résidence et projet MOVING From South to South.
Photo : Safaa Erruas à la Biennale de Dakar, 2002 — Iolanda Pensa, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0
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