Retour
Femmes Inspirantes 01 nov. 2026 12 min de lecture

Asma Lamrabet : médecin, écrivaine et voix du féminisme marocain

Portrait de la médecin et écrivaine féministe marocaine.

LR

La Rédaction

Rédaction La Marocaine

Asma Lamrabet : médecin, écrivaine et voix du féminisme marocain
📅 Dernière mise à jour : 1er novembre 2026

Asma Lamrabet, née en 1961 à Rabat, est une médecin biologiste, essayiste et féministe musulmane marocaine. Médecin de formation, elle est devenue l'une des voix les plus audacieuses du féminisme dans le monde musulman, portant une relecture féministe et réformiste des textes sacrés. Auteure d'une dizaine d'ouvrages traduits dans plusieurs langues, elle a présidé le Groupe international d'étude et de réflexion sur les femmes en Islam (GIERFI) et dirigé, de 2011 à 2018, le Centre des études féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des oulémas du Maroc. Son parcours, de l'hôpital des enfants de Rabat aux tribunes internationales, raconte l'histoire d'une femme qui a fait de la lecture des textes religieux un outil d'émancipation.

Médecin, biologiste, puis une révélation sur le sens des textes

Asma Lamrabet naît en 1961 à Rabat dans une famille marquée par un paradoxe fondateur. Son père, un progressiste de gauche condamné à mort par le roi Hassan II, est contraint à l'exil. Libéral et musulman non pratiquant, il reste pourtant conservateur lorsqu'il s'agit de la condition féminine. Ce décalage, la jeune Asma le vit au quotidien, et il nourrit dès l'enfance sa question : pourquoi le même homme peut-il défendre la liberté politique et refuser l'égalité dans la sphère familiale ? Scolarisée dans une école privée catholique, elle découvre très tôt la diversité des traditions religieuses, avant d'entamer de longues et ardues études de médecine.

Diplômée, elle exerce comme biologiste à l'hôpital pour enfants de Rabat, une spécialité dans laquelle elle restera fidèle aux maladies du sang pendant toute sa carrière médicale. En 1995, elle suit son mari, le diplomate Youssef Amrani, en Espagne puis en Amérique latine, notamment au Chili et au Mexique, où elle travaille comme médecin volontaire dans des hôpitaux publics pendant huit ans. C'est là, loin du Maroc, qu'une rencontre intellectuelle bouleverse sa trajectoire : la théologie catholique de la libération, courant qui invite à relire l'Évangile du côté des pauvres et des opprimés, la conduit à examiner sa propre religion. « Un beau matin, au détour de mes 30 ans, alors que je venais de terminer mes études de médecine, je me suis retrouvée du jour au lendemain en train de questionner la religion que je portais en héritage », raconte-t-elle dans un entretien à la Quinzaine littéraire.

De retour au Maroc entre 2004 et 2007, elle organise un groupe de femmes musulmanes intéressées par la recherche et par la réflexion sur l'islam et le dialogue interculturel. N'ayant pas fait d'études religieuses formelles, elle se forme, dit-elle, « sur le tas », en lisant, en dialoguant et en traduisant. En 2008, elle devient présidente et membre du conseil d'administration du Groupe international d'étude et de réflexion sur les femmes en Islam (GIERFI), basé à Barcelone, dont l'objectif est de contribuer à créer une nouvelle conscience féministe musulmane.

Une œuvre littéraire et une voix réformiste

Pendant toutes ces années, Asma Lamrabet continue d'exercer la médecine tout en écrivant. Son premier essai, Musulmane tout simplement (Tawhid, 2002), annonce le ton de tout son parcours : direct, personnel, décomplexé. Viennent ensuite Aïcha, épouse du Prophète ou l'Islam au féminin (2004), qui redonne aux lectrices et lecteurs le visage d'une femme trop souvent réduite à un rôle de soumission, puis Le Coran et les femmes : une lecture de libération (2007), traduit en anglais en 2016 sous le titre Women in the Qur'an: An Emancipatory Reading et en espagnol en 2011.

Le fil conducteur de son écriture tient en une conviction : les discriminations à l'égard des femmes ne viennent pas du texte sacré lui-même, mais des lectures patriarcales qui se sont accumulées autour de lui depuis le IXe siècle. « Les lois discriminatoires résultent d'une interprétation juridique médiévale des textes religieux », affirme-t-elle dans Femmes du Maroc. Constatant que des siècles de commentaires masculins ont figé le sens des versets, elle s'emploie à relire et à reconstruire l'interprétation de ces textes depuis une perspective féminine, en lien avec des chercheuses comme Amina Wadud ou Margot Badran.

Ses autres ouvrages prolongent cette réflexion : Femmes, Islam, Occident : chemins vers l'universel (2011), Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? (2012), salué par un prix en sciences sociales décerné en 2013 par l'Organisation de la femme arabe, Les femmes et l'islam : une vision réformiste (Fondation pour l'innovation politique, 2015), Croyantes et féministes : un autre regard sur les religions (2016), Islam et femmes : les questions qui fâchent (En toutes lettres, 2017 ; réédité chez Gallimard en coll. « Folio Essais ») et Le prophète de l'islam et les femmes de sa vie (AlBouraq, 2020). Chez elle, le féminisme n'est pas l'opposé de la foi : « Si l'une des finalités les plus importantes du féminisme est de lutter contre les injustices, alors ce principe est au cœur du message spirituel de l'islam », explique-t-elle encore dans Femmes du Maroc. Elle revendique ainsi une « troisième voie », ni le féminisme sécularisé importé tel quel, ni le traditionalisme patriarcal, mais un féminisme ancré dans le référentiel musulman.

Au cœur de l'institution : le Centre des études féminines en Islam

En 2011, Asma Lamrabet atteint le sommet de son parcours institutionnel : elle devient directrice du Centre des études féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des oulémas du Maroc, association d'intérêt général placée sous le patronage du roi Mohammed VI et chargée de promouvoir un islam ouvert et tolérant. Au sein de cette institution, elle poursuit une relecture féminine et féministe de l'islam : colloques, publications, dialogues avec des femmes érudites, tout un travail patient pour faire entrer la question de l'égalité dans le champ du discours religieux officiel.

Les sept années qui suivent sont cependant celles d'une pression croissante. Les milieux conservateurs contestent ses prises de position sur des sujets ô sensibles : le mariage interreligieux, la polygamie, la violence faite aux femmes, et surtout l'héritage. Asma Lamrabet défend l'égalité entre hommes et femmes dans le partage successoral, une revendication qui heurte de front l'orthodoxie juridique marocaine. En mars 2018, la tension devient insoutenable : le 26 mars, elle annonce sa démission de la direction du Centre. « En raison de positions contradictoires au sein du Centre sur l'égalité entre hommes et femmes en islam, j'ai été contrainte de remettre ma démission », écrit-elle dans un communiqué, précisant que son action bénévole « pendant près de dix ans » n'avait « d'autre ambition que de servir son pays et de promouvoir cette troisième voie, celle d'un islam pacifique, contextualisé et en accord avec des valeurs humanistes universelles compatibles avec nos valeurs culturelles ».

Son départ provoque une onde de choc. TelQuel titre sur une femme « sacrifiée sur l'autel du patriarcat », la presse internationale s'empare du sujet, et la chercheuse marocaine est remplacée par une doctorante en études islamiques au profil plus conservateur. Épuisée, Asma Lamrabet se retire un temps du débat public, annule ses participations à des rencontres et décide de quitter le Maroc. En septembre 2019, elle annonce sur sa page Facebook partir « pour une destination lointaine, pour une durée indéfinie ». Elle s'installe à Pretoria, en Afrique du Sud, où son mari est ambassadeur du Maroc. La même année, elle annonce aussi, par conviction personnelle, qu'elle ne porte plus le voile.

2018-2019 : la démission, l'exil et le choix du voile

Loin de Rabat, Asma Lamrabet ne cesse pourtant d'écrire et de s'exprimer. Dans Croyantes et féministes et lors de ses interventions, elle insiste sur la nécessité d'une « lecture éthico-spirituelle » de l'islam, en rupture avec la lecture patriarcale traditionaliste qui, selon elle, « a donné lieu à une pratique religieuse discriminatoire profonde ». En mars 2021, à l'occasion de la Journée internationale des femmes, elle affirme que « l'épanouissement de la femme dans les pays musulmans dépend de la lecture réformiste et féministe de l'islam ».

De l'Afrique du Sud, elle commente aussi l'actualité religieuse avec une liberté retrouvée. Interrogée par TelQuel en 2021 sur l'accession de Kahina Bahloul au statut de première femme imame en France, elle déclare : « Je pense que les femmes ont leur place partout dans la religion […] Être une femme imame est un choix légitime que j'approuve, mais je comprends qu'au Maroc, ce soit encore impensable car depuis des siècles, la fonction est dominée par les hommes. Mais l'histoire nous montre que tout peut changer. » Elle y parle aussi d'une « grande inculture religieuse » qui empêche les fidèles de connaître la pluralité des interprétations, et appelle à réformer l'enseignement religieux.

Cette liberté de ton, elle la paie depuis des années par le controverses, mais ne renonce à aucun de ses combats : celui d'un islam qui protège les femmes plutôt qu'il ne les soumet, et celui d'une société marocaine où l'espace public se débat « de façon dépassionnée », selon l'expression qu'elle a elle-même popularisée. Dans une tribune récente publiée dans la revue Religiologiques, le chercheur Badr Karkbi résume son apport : en matière de déconstruction du traditionalisme religieux, « Asma Lamrabet illustre de manière significative » ce courant du féminisme islamique qui propose « une troisième voie qui revendique une égalité des sexes dans le cadre du corpus musulman ».

Un héritage intellectuel qui continue de rayonner

Aujourd'hui, Asma Lamrabet reste une référence incontournable pour quiconque s'intéresse aux questions de genre dans le monde musulman. Son œuvre, traduite en anglais, en espagnol et en néerlandais, est étudiée dans les universités, de l'UCLouvain à l'Oxford University Press, et commentée dans les pages culturelles du Monde, de La Croix, du Point et de Jeune Afrique. Le parcours de celle qui fut d'abord une médecin de l'hôpital pour enfants de Rabat montre qu'on peut servir le corps et l'esprit sans jamais renier l'un ni l'autre.

Surtout, Asma Lamrabet a ouvert une voie que d'autres femmes empruntent aujourd'hui au Maroc et ailleurs : celle d'un féminisme qui ne renvoie pas la religion au seul domaine privé, mais qui, depuis l'intérieur du texte, réclame l'égalité comme une exigence spirituelle. « Connaître et revisiter son histoire et sa mémoire culturelle au nom de laquelle on veut discriminer les femmes », voilà, selon elle, le point de départ de tout combat. Une phrase qui résume à elle seule une vie entière de lectures, de veilles et de combats.

Questions fréquentes

Qui est Asma Lamrabet ?

Asma Lamrabet est une médecin biologiste, essayiste et féministe musulmane marocaine née en 1961 à Rabat. Spécialiste des maladies du sang à l'hôpital pour enfants de Rabat, elle est surtout connue pour ses essais sur la place des femmes dans l'islam, dont Le Coran et les femmes : une lecture de libération (2007) et Islam et femmes : les questions qui fâchent (Gallimard, coll. « Folio Essais »).

Pourquoi Asma Lamrabet a-t-elle démissionné de la Rabita des oulémas ?

Directrice du Centre des études féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des oulémas depuis 2011, elle a annoncé sa démission le 26 mars 2018, affirmant avoir été « contrainte de remettre ma démission » en raison de « positions contradictoires » sur l'égalité entre hommes et femmes en islam, notamment en matière d'héritage. Son départ a suivi une polémique et des pressions de milieux conservateurs, selon plusieurs médias marocains et internationaux (TV5 Monde, Qantara, Morocco World News).

Quels sont ses principaux ouvrages ?

On lui doit notamment Musulmane tout simplement (2002), Aïcha, épouse du Prophète ou l'Islam au féminin (2004), Le Coran et les femmes : une lecture de libération (2007, traduit en anglais et en espagnol), Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? (2012, prix de l'Organisation de la femme arabe en 2013), Croyantes et féministes (2016), Islam et femmes : les questions qui fâchent (2017) et Le prophète de l'islam et les femmes de sa vie (AlBouraq, 2020).

Sources

  • Wikipédia, « Asma Lamrabet » — fr.wikipedia.org/wiki/Asma_Lamrabet
  • TelQuel, « Le ftour avec… Asma Lamrabet : "On est dans une grande inculture religieuse" », 23 avril 2021 — telquel.ma
  • Morocco World News, « Asma Lamrabet Resigns From Rabita Mohammadia of Oulemas over Inheritance Equality », mars 2018 — moroccoworldnews.com
  • Qantara.de, « Islamic inheritance law in Morocco and Tunisia: Feminist Asma Lamrabet under pressure » — qantara.de
  • Morocco World News, « Moroccan Prominent Feminist Asma Lamrabet Leaves Morocco 'Indefinitely' », septembre 2019 — moroccoworldnews.com
  • Femmes du Maroc, « Asma Lamrabet : "Les lois discriminatoires résultent d'une interprétation juridique médiévale des textes religieux" » — asma-lamrabet.com
  • La Quinzaine littéraire, « Musulmane et féministe. Entretien avec Asma Lamrabet », n° 1209, 16 février 2019 — la-nouvelle-quinzaine.fr
  • Badr Karkbi, « La déconstruction féministe du traditionalisme religieux : la perspective d'Asma Lamrabet », Religiologiques, n° 45, 2023 — edition.uqam.ca
  • TV5 Monde, « Au Maroc, la féministe islamique Asma Lamrabet jette l'éponge », 22 mars 2018 (bibliographie de l'article Wikipédia)

Crédit image : aucune image libre disponible pour cet article (recherche effectuée sur Wikimedia Commons et Openverse le 1er novembre 2026).

Lire aussi :

LR

À propos de l'auteure

La Rédaction

La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.

Conversations & Échanges (0)

Espace réservé aux lectrices

Partager votre regard ou une expérience

Soyez la première à ouvrir la conversation sur cet article.

Dans la Même Collection

Poursuivre la Lecture