Fatima Tihihit : la Raïssa du Souss qui fait vibrer l'amazigh
Née à Tamanar, la raïssa Fatima Tihihit porte depuis les années 1980 le répertoire rwayss du Souss, des tournées internationales aux grandes scènes amazighes.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Fatima Tihihit est une chanteuse marocaine chleuhe de musique amazighe, née en 1969 à Tamanar, dans la caïdat de Haha, une région située entre Essaouira et Agadir au sud du Maroc. Connu sous le nom de scène Raïssa Fatima Tihihit Mzin — « Fatima la petite cheffe des Haha » — elle est l'une des voix majeures du répertoire rwayss du Souss, cette tradition de poètes-chanteurs qui transmet en tachelhit l'histoire orale, l'amour, la douleur et les questions de société du sud marocain.
Plusieurs générations de festivaliers la connaissent pour ses prestations au Timitar d'Agadir, pour ses tournées à l'étranger — France, Indonésie, États-Unis, Émirats arabes unis, Arabie saoudite — et pour ses concerts européens où elle porte la voix des Raïssates aux côtés de la nouvelle génération. En 2012, le neuvième Timitar la comptait parmi les artistes invités à rendre hommage à la culture amazighe, aux côtés du groupe Izenzaren, d'Aicha Tashinwit et d'Ammouri Mbarek.
Sa carrière ne se limite pas à la scène. Elle est aussi actrice : la base ElCinema lui crédite trois rôles dans des productions marocaines, de « Circlés of Time » (2000) à « Love in the Medina » (2011) en passant par « Tears of Men » (2013). Et c'est une artiste dont le répertoire, lui, a été chanté avant même que la carrière ne commence : plusieurs de ses grands classiques, comme « Arka Yalla lmaswak », « Lhob D Lhawa », « Ah Alitchin », « Ayamarg » ou « Walbaz Ouriga Asmoun », font partie du patrimoine vivant du Souss.
Origines et formation
Fatima Tihihit naît sous le nom de Fatima Banou en 1969 à Tamanar, un village de la caïdat de Haha situé entre Essaouira et Agadir. La version francophone de Wikipédia indique 1970 pour l'année de naissance, tandis que la version anglaise et Wikidata retiennent 1969 : le détail importe moins que le lieu, Tamanar, dont elle a fait l'atelier de son identité artistique.
Elle grandit dans une famille de sept enfants, selon la biographie anglaise de Wikipédia, et c'est de cette région qu'elle tire son nom de scène : « Tihihit » signifie en tachelhit la dame de Haha. Le surnom « Raïssa » précède son nom : dans la tradition du Souss, la Raïssa est la cheffe, la maîtresse de troupe, celle qui dirige les chanteuses et porte le répertoire. Le mot dit ainsi, en un seul mot, ce que sa vie démontre : une femme à la tête d'une école de chant.
La formation se fait sur le terrain, comme il se doit dans la tradition orale. Selon Wikipédia, elle débute sa carrière musicale en 1983, en rejoignant la troupe du Raïss Lhaj Mohamed Albensir. En 1986, elle fonde son propre groupe et collabore avec des maîtres reconnus, notamment le Raïss Lhaj Omar Wahrouch et Ait Bounsir. La base Discogs, qui lui consacre une notice, raconte un parcours similaire mais sous un autre angle : mariée très jeune par son père, plusieurs fois, elle divorce pour rejoindre la troupe du Raïs Jamaâ El Hamidi, puis celle du Raïs Lhaj Mohamed Demsiri, avant de former la sienne.
Aucune des sources consultées ne mentionne de conservatoire ou de cursus musical formel : la pédagogie du répertoire amazighe est de transmission, d'écoute et de scène. C'est dire combien la maîtrise du tachelhit, du qunit (la mesure du vers), de l'improvisation et de l'ornementation vocale s'acquiert des années durant, dans les ahwach, les mariages et les festivals, avant qu'une Raïssa ne puisse à son tour diriger une troupe.
Parcours professionnel
Le métier s'apprend d'abord en troup. Entre 1983 et 1986, Fatima Tihihit est chanteuse chez les autres : elle y apprend le répertoire des Raïs, la discipline de la scène, la gestuelle et le jeu de mots qui font la différence entre une chanson réussite et une chanson oubliée. À partir de 1986, elle dirige la sienne et signe ses propres interprétations, en collaboration avec des maîtres comme Lhaj Omar Wahrouch et Ait Bounsir.
Sa notoriété déborde alors les frontières du Souss. Wikipédia recense des concerts au Maroc et à l'étranger, à travers des tournées menées en France, en Indonésie, aux États-Unis, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite. Le Maroc lui-même lui ouvre ses grandes scènes : en mai 2012, la neuvième édition du festival Timitar, à Agadir, consacrée à l'hommage rendu à la culture amazighe, l'annonce parmi les interprètes, aux côtés d'Izenzaren, d'Aicha Tashinwit et d'Ammouri Mbarek, pour une édition qui réunissait près de 400 artistes.
Elle travaille aussi avec les programmateurs de la diaspora. À Bruxelles, dans le cadre du Darna Fest organisé par Darna, centre des cultures flamand-marocaines, en collaboration avec Muziekpublique, elle est l'une des deux Raïssates du concert — avec Fatima Tachtoukt — aux côtés des deux Chikhates de l'Aïta, Khadija Bidaoui et Khadija Mergoum. L'affiche est composée par Brahim El Mazned, directeur des festivals Visa for Music et Timatar, qui a voulu, explique-t-il à Yabiladi, « mettre en valeur l'art de l'Aïta et celui des Rways, deux grandes et très dynamiques écoles de la musique marocaine ».
La scène lui sert aussi de tribune pour la langue. Lors de la tournée Afrovibes, elle apparaît au Muziekgebouw aan 't IJ d'Amsterdam dans le spectacle « Tales of Amazigh », aux côtés du raïss et ribabiste Aziz Ozouss et du percussionniste Sjahin During : la poésie tachelhit y est présentée comme l'histoire orale du sud du Maroc, portée par le ribab, instrument à une seule corde joué à l'archet.
En parallèle, elle construit une carrière d'actrice. La base ElCinema lui crédite trois rôles : « Dawayir Al Zaman » (Circles of Time, 2000), « Jnah L'hwa » (Love in the Medina, 2011) et « Dumue Al Rijal » (Tears of Men, 2013), autant de séries et films marocains qui ont popularisé son visage au-delà des amateurs de musique traditionnelle.
Réalisations et impact
Le premier impact de Fatima Tihihit est de taille : elle a rendu audible une tradition qui n'avait pas vocation à l'être. Les Raïssates et les Rways du Souss sont longtemps restés cantonnés au Maroc, « totalement inconnus hors du Maroc » comme le soulignait la presse étrangère à propos des artistes du Sud. Grâce à des tournées en Europe, en Asie et au Golfe, elle a fait entendre des textes en tachelhit à des publics qui ne comprennent pas forcément les mots, mais reconnaissent la forme, le rythme et l'émotion.
Deuxième impact : la transmission. En dirigeant sa troupe depuis 1986, elle a formé un modèle de carrière pour les chanteuses du Souss, là où la tradition faisait plutôt des Raïss des hommes. Yabiladi, rendant compte du concert de Bruxelles, la décrit comme « l'une des héritières les plus importantes de ce patrimoine musical amazighe dans le Souss », qui « continue aujourd'hui la tradition des Raïssates ». La jeune Fatima Tachtoukt, présente la même soirée, incarne la génération suivante : les deux se sont croisées sur la même affiche, dans la même soirée.
Troisième impact : le répertoire. Discogs en liste les grandes pages — « Arka Yalla lmaswak », « Lhob D Lhawa », « Ah Alitchin », « Ayamarg », « Walbaz Ouriga Asmoun » — et signale que son premier album s'ouvre sur « Ur gigh a Baba Tamuzunt », chanson dans laquelle elle reproche à son père de la traiter comme une marchandise, lui rappelant sa nature d'être humain. C'est là le cœur du personnage : une artiste qui a transformé une expérience personnelle, le mariage forcé et la condition de femme, en objet de chant public.
Quatrième impact : la reconnaissance institutionnelle. Festival Timitar à Agadir, Darna Fest à Bruxelles, Afrovibes aux Pays-Bas : les programmations successives font d'elle une référence du patrimoine amazighe vivant. Les organisateurs de Darna Fest la présentent d'ailleurs avec ses consœurs comme de « importantes gardiennes de la riche culture amazighe poétique », capables d'aborder des textes actuels, sociaux et profondément humains.
Enfin, son parcours rappelle une réalité de la musique marocaine : l'amazigh n'a pas eu besoin d'importer ses codes pour exister à l'international. Il a eu besoin de voix capables de porter la langue. Fatima Tihihit est l'une de ces voix, et sa longévité — des débuts en 1983 aux scènes européennes des années 2020 — en est la preuve.
Ce qu'on retient
Premier trait : un nom qui est un métier. « Raïssa » n'est pas un titre décoratif, c'est une fonction de cheffe de troupe. Fatima Tihihit a pris cette responsabilité en 1986, à dix-sept ans, après trois ans d'apprentissage chez les maîtres du Souss. Toute sa carrière se lit à travers cette première décision.
Deuxième trait : la fidélité au territoire. Tamanar, Haha, Essaouira, Agadir : la géographie de son répertoire ne bouge pas, même quand la tournée, elle, traverse les continents. C'est cette cohérence qui fait d'elle une référence plutôt qu'une artiste de passage.
Troisième trait : l'audace du contenu. Chansons de reproche adressées au père, récits de femmes mariées de force, questions sociales posées avec la délicatesse du qunit : la tradition n'est pas chez elle un musée, c'est un langage pour dire le présent. C'est exactement ce que soulignent les programmateurs de Darna Fest lorsqu'ils évoquent des « textes parlant de questions actuelles, sociales et profondément humaines ».
Quatrième trait : la transmission assurée. En partageant les affiches avec la nouvelle génération de Rways, elle montre qu'un patrimoine ne se conserve pas en le figeant, mais en le confiant. Le parcours de Fatima Tihihit, de la troupe d'autrui à la sienne, de Tamanar à Amsterdam, est la démonstration qu'une langue minoritaire peut devenir une scène internationale.
Questions fréquentes
Qui est Fatima Tihihit ?
Fatima Tihihit, née Fatima Banou, est une chanteuse marocaine chleuhe née en 1969 à Tamanar, dans la caïdat de Haha, entre Essaouira et Agadir. Elle chante en tachelhit sous le nom de Raïssa Fatima Tihihit Mzin, « Fatima la petite cheffe des Haha », et elle est aussi actrice. La version francophone de Wikipédia indique quant à elle l'année 1970.
Comment a commencé sa carrière musicale ?
Selon Wikipédia, elle rejoint la troupe du Raïss Lhaj Mohamed Albensir en 1983, puis fonde son propre groupe en 1986, en collaborant notamment avec Lhaj Omar Wahrouch et Ait Bounsir. La notice de Discogs décrit une trajectoire comparable, avec les troupes du Raïs Jamaâ El Hamidi et du Raïs Lhaj Mohamed Demsiri avant la sienne.
Où a-t-elle chanté ?
Au Maroc, elle a notamment figuré à l'affiche du neuvième festival Timitar d'Agadir en juin 2012, consacré à l'hommage à la culture amazighe. À l'étranger, Wikipédia recense des tournées en France, en Indonésie, aux États-Unis, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite ; elle a aussi chanté au Darna Fest de Bruxelles et au Muziekgebouw aan 't IJ d'Amsterdam dans « Tales of Amazigh ».
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Aicha Tachinouite et Asma El Hamzaoui.
Sources : Wikipédia — Fatima Tihihit · Wikipedia — Fatima Tihihit (EN) · Wikidata — Fatima Tihihit · Morocco World News — Timitar 2012 · Muziekpublique — Darna Fest · Yabiladi — Les voix de quatre chanteuses à Bruxelles · Frascati Theater — Afrovibes: Tales of the Amazigh · ElCinema — Fatima Tihihit · Discogs — فاطمة تيحيحيت · Photo : Lalla plus, Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0
À propos de l'auteure
La Rédaction
La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.
Conversations & Échanges (0)
Espace réservé aux lectricesSoyez la première à ouvrir la conversation sur cet article.