Fatiha Zemmouri : de la roche brute au Guggenheim d'Abou Dabi
Née à Casablanca en 1966, Fatiha Zemmouri a fait de la matière brute son langage : un rocher suspendu au palais El Badii, des expositions de Marrakech à Dubaï et des collections jusqu'à Abou Dabi.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Fatiha Zemmouri est une artiste visuelle marocaine née en 1966 à Casablanca. Diplômée de l'École des beaux-arts de Casablanca en 1987, elle expose depuis 1999 et construit depuis lors une œuvre qui passe du tableau à la sculpture, du dessin à l'encre aux grandes installations in situ. Ce qui la relie à toutes ses périodes, c'est la matière : la roche, le bois, le charbon, le calciné, le polystyrène, la céramique, la porcelaine ou la résine, des matériaux bruts qu'elle soumet au feu et à la transformation jusqu'à ce qu'ils deviennent, selon la formule du catalogue de sa exposition de 2023, « un rare exemple de la collaboration féconde entre le créateur et l'esthète exigeant ».
Sa pièce la plus photographiée reste un rocher de polystyrène et de plâtre coincé entre deux murailles du palais El Badii, à Marrakech, présenté lors de la sixième Biennale de Marrakech, du 24 février au 8 mai 2016, sous le titre À l'abri… de rien. Passer sous cette pierre suspendue, c'est un instant croire que l'abri et le danger ne font qu'un. L'installation a fait de l'artiste, aux dires de L'Observateur du Maroc, une plasticienne qui « dévoile via son roc monumental une forme d'équilibre et de doute ».
En mars 2023, Fatiha Zemmouri s'est présentée pour la troisième fois à la foire Art Dubai, à Dubaï, portée par la galerie Le Comptoir des Mines, avec une exposition individuelle entièrement construite autour de la lumière. Aujourd'hui le Maroc la présente alors comme « l'une des artistes contemporaines incontournables au Maroc et dans la région du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord ». De l'école casablancaise aux foires internationales, voici le parcours d'une artiste qui a fait de la matière brute son langage.
Origines et formation
Fatiha Zemmouri naît en 1966 à Casablanca et obtient un diplôme de l'École des beaux-arts de Casablanca en 1987, selon son article de Wikipédia qui s'appuie sur un portrait publié par Le Quotidien de l'art en novembre 2019. Aujourd'hui le Maroc complète la notice en précisant qu'elle est « diplômée de l'École des beaux-arts de Casablanca et formée en poterie primitive », deux apprentissages qui expliquent le double ancrage de son travail : la peinture d'une part, l'objet façonné de l'autre.
Le lieu de formation n'est pas anodin. L'École des beaux-arts de Casablanca, fondée en 1919, a été à l'origine du mouvement artistique nativiste moderniste de l'école de Casablanca, lancé dans les années 1960 par les professeurs Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chabâa. Une génération qui avait déjà fait de la matière, du signe et de la couleur populaire les instruments d'un art moderne marocain. Fatiha Zemmouri arrive vingt ans après cette rupture, avec en poche le vocabulaire de l'atelier et une curiosité qui débordera très vite vers la roche, le bois brûlé et la terre.
Sa première exposition remonte à 1999, à Rabat : Wikipédia la date ainsi sur la foi du même portrait du Quotidien de l'art, et Aujourd'hui le Maroc situe l'événement à la galerie Bab El Kebir, dans la capitale. Vingt ans plus tard, l'artiste expliquait à ce même journal qu'« depuis 1999, l'artiste multiplie les médiums comme ses expositions s'offrent sous des apparences très différentes de l'une à l'autre », sans que l'ensemble perde son dénominateur commun. Cette cohérence, qui se lit aussi sur son site officiel, est la marque d'un parcours construit sans rupture apparente.
Parcours professionnel
« Elle réalise des tableaux, sculpte, dessine à l'encre, crée des installations », résume Wikipédia avant d'énumérer les matières qu'elle affectionne : la roche, le bois, le charbon, le calciné, le polystyrène, la céramique, la porcelaine et la résine. L'article note qu'elle « semble fascinée par la matière brute et la fragilité des humains face à cette matière », et que ses œuvres sont « souvent abstraites, intemporelles et poétiques ». L'Observateur du Maroc ajoute les techniques : l'artiste y utilise la combustion et la cération, expérimente une variété de matériaux pour créer des œuvres méditatives qui évoquent la gravité, l'existence physique et l'alchimie.
Cette fascination se lit jusque dans son vocabulaire. Aujourd'hui le Maroc rappelle que son travail présenté à l'Institut des cultures d'Islam, dans l'exposition Zone franche, « use de feuilles de tôle pour mettre en œuvre des cartes géographiques froissées qui donnent à lire le désenchantement provoqué par les murs érigés après la destruction du mur de Berlin ». Le même texte décrit une dune de sable du projet Réparer le monde qui « témoigne, à travers l'évocation du désert, de l'errance et du dépaysement des migrants », et une pierre géante exposée à la Biennale de Marrakech pensée comme « une métaphore de la psychose qui envahit une capitale européenne après une série d'insoutenables attentats terroristes ».
Pour À l'abri… de rien, l'artiste a livré au L'Observateur du Maroc les chiffres du chantier : la pierre « pèse 250 kg et mesure 7,40 m/2,5 m en largeur sur 1,70 m en hauteur », et sa réalisation a pris « un mois et demi ». Elle travaillait alors à Tahnaout, à une trentaine de kilomètres de Marrakech ; le camion qui transportait l'œuvre ne pouvait pas entrer dans le palais, il a fallu la soulever à la main. « J'ai voulu recréer cette zone d'inconfort », explique-t-elle, en rappelant que la symbolique de la pierre brute « contient en elle tous les germes du possible et tous les mystères de la création ».
Autour de ces pièces, l'artiste a bâti une pratique d'exposition dense. Wikipédia recense la Biennale internationale du design de Saint-Étienne en 2006, l'Institut français de Casablanca en 2007, la Dak'Art, biennale de Dakar, en 2010, le Marrakech Art Fair en 2011, la Biennale de Marrakech en 2016, Art Paris Art fair en 2017, le musée d'art contemporain africain Al-Maaden à Marrakech en 2019, le musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain à Rabat en 2023 et Art Dubai la même année. Le catalogue d'Art Dubai 2023 résume la méthode : « Dompter les matériaux pour en faire jaillir la lumière est une quête perpétuelle qui la pousse depuis 2 décennies à expérimenter, modifier et façonner des œuvres d'art sophistiquées et radicales. »
Réalisations et impact
La sixième Biennale de Marrakech reste l'épisode le plus connu de sa carrière. Du 24 février au 8 mai 2016, le palais El Badii — édifié par le sultan saadien Ahmed al-Mansur pour célébrer la victoire de 1578 sur l'armée portugaise, et aujourd'hui réduit à une immense esplanande entourée de hauts murs — a abrité le rocher de Fatiha Zemmouri. Wikipédia consacre une photographie à la scène : Vanessa Branson, fondatrice de la Biennale, y passe sous l'installation. L'Observateur, lui, insistait sur l'équilibre instable de la pierre, « à la fois un abri et un danger imminent, dans un monde menaçant où règnent violence et insécurité ».
Les expositions ont été suivies par les collections. Selon Wikipédia, les créations de l'artiste ont intégré des collections publiques et privées à Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech et Paris, ainsi que le Guggenheim d'Abou Dabi, la Fondation Yannick y Ben Jakober à Majorque, la Dalloul Art Foundation à Beyrouth, la Barjeel Art Foundation à Charjah et la collection Elisabeth Bauchet-Bouhlal à Marrakech. Certaines œuvres sont également installées dans l'espace public français : la gare de Massy - Palaiseau, où Fatiha Zemmouri et le cabinet JFS Architectes ont signé un centre d'exploitation, figure parmi les onze tandems artistes – architectes dévoilés par Grand Paris Express en février 2022.
La consécration institutionnelle est venue par étapes. En 2024, l'artiste a été annoncée un moment comme l'une des trois représentantes du Maroc, aux côtés de Safaa Erruas et de Majida Khattari, au premier pavillon marocain de la Biennale de Venise, avant qu'un changement tardif de commissaire ne modifie la sélection d'artistes, selon The Art Newspaper et Le Monde. La même période a vu paraître, chez les Éditions Dar El Kitab, sa première monographie, signalée dès 2016 par L'Observateur, et l'exposition de ses œuvres dans le cadre de la biennale des arts islamiques Awwal Bait, prolongée jusqu'au 23 avril 2023. Sa présence à Art Dubai 2023, où elle présente de la céramique, du charbon, du bois brûlé et de la terre, confirme un rayonnement qui déborde largement le Maroc.
L'impact se mesure aussi à la façon dont son travail a été relu. Aujourd'hui le Maroc parle d'une œuvre qui mène « une réflexion approfondie autour des notions de construction, déconstruction, régénération et transformation », où les phénomènes naturels — eau, feu, terre — tiennent une place essentielle. Le même journal souligne qu'elle « utilise un vocabulaire abstrait pour mieux simplifier les formes de la nature », la fragilité et la minceur des matériaux donnant à son travail un caractère poétique.
Ce qu'on retient
Premier enseignement du parcours de Fatiha Zemmouri : une école suffit quand on sait la prolonger. Sortie de l'École des beaux-arts de Casablanca en 1987, formée en poterie primitive, elle a ajouté à son bagage la combustion, la cération et le travail du polystyrène — autant de techniques apprises hors des cursus, au contact de la matière elle-même.
Deuxième leçon : la cohérence vaut mieux que la diversité des sujets. Depuis 1999, médiums et expositions changent d'apparence, mais la question posée reste la même — ce que la matière fragile fait de nous. C'est cette constance qui permet à un critique de parler, vingt ans plus tard, d'un « solide dénominateur commun ».
Troisième leçon : l'installation temporaire peut faire carrière. Une pierre suspendue à Marrakech pendant quelques mois de Biennale a suffi à fixer dans la mémoire visuelle l'idée que l'abri peut basculer en menace. L'artiste n'a cessé depuis de rejouer ce geste, du désert des migrants aux cartes froissées du mur de Berlin.
Enfin, cette carrière montre qu'une artiste marocaine peut tenir deux plans à la fois : l'enracinement, avec des lieux comme le palais El Badii ou la galerie Bab El Kebir, et l'international, avec Abou Dabi, Beyrouth, Charjah, Majorque et Dubaï. Rien, dans ce parcours, ne demande à choisir entre les deux.
Questions fréquentes
Quelle est l'œuvre la plus connue de Fatiha Zemmouri ?
Son installation À l'abri… de rien, présentée à la sixième Biennale de Marrakech du 24 février au 8 mai 2016 : un rocher de polystyrène et de plâtre de 250 kg, mesurant environ 7,40 m de long, 2,5 m de large et 1,70 m de haut, coincé entre deux murailles du palais El Badii et suspendu au-dessus des têtes des visiteurs. Sa fabrication a demandé un mois et demi de travail.
Où peut-on voir des œuvres de Fatiha Zemmouri ?
Elles figurent dans des collections publiques et privées à Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech et Paris, mais aussi au Guggenheim d'Abou Dabi, à la Fondation Yannick y Ben Jakober à Majorque, à la Dalloul Art Foundation de Beyrouth et à la Barjeel Art Foundation de Charjah. Certaines sont installées dans l'espace public, comme à la gare de Massy - Palaiseau, en France.
Quelle formation a suivie Fatiha Zemmouri ?
Elle est diplômée de l'École des beaux-arts de Casablanca en 1987 et s'est également formée à la poterie primitive, selon Aujourd'hui le Maroc. Cette double formation — dessin et objet façonné — explique la place centrale qu'occupent la céramique, la porcelaine et les matériaux bruts dans son œuvre.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Safaa Erruas et Ahlam Lemseffer.
Sources : Wikipédia — Fatiha Zemmouri · Wikipédia — École supérieure des beaux-arts de Casablanca · Wikipédia — Palais El Badi · Wikipédia — Safaa Erruas · Le Quotidien de l'art — Fatiha Zemmouri · L'Observateur du Maroc — « À l'abri… de rien » de Fatiha Zemmouri · Aujourd'hui le Maroc — Fatiha Zemmouri à la quête de la lumière · The Art Newspaper — Biennale de Venise : un pavillon marocain attendu · Le Monde — Imbroglio autour du pavillon du Maroc à la Biennale de Venise · Diptyk Magazine — MACAAL, un musée plus afro-centré que jamais · Grand Paris Express — Onze nouveaux tandems artistes – architectes dévoilés · Art du Grand Paris — Centre d'exploitation de Palaiseau · Site officiel de l'artiste
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