Asma El Hamzaoui : le guembri au féminin, de Casablanca à Essaouira
Première femme à jouer du guembri en public au Maroc, Asma El Hamzaoui a fait de Bnat Timbouktou l'une des formations gnaoua les plus remarquées de sa génération.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Asma El Hamzaoui, née Asmâa Hamzaoui à Casablanca en 1998, est une chanteuse et musicienne marocaine qui joue du guembri, le luth à trois cordes de la tradition gnaoua. Fille du maâlem Rachid Hamzaoui, elle grandit dans une famille d'origine gnaoua où l'instrument se transmettait de père en fils, et elle commence à le toucher à six ans. En 2012, elle fonde son propre groupe, Bnat Timbouktou — « les filles de Tombouctou » — une formation exclusivement féminine qui va faire d'elle la première femme à jouer du guembri en public au Maroc, une préroration longtemps réservée aux hommes dans l'art tagnaouite.
De la petite scène d'Essaouira aux festivals européens, son parcours est celui d'une transmission interrompue puis reprise : celle d'un savoir de mâalem passé à une fille, à contre-courant d'un usage qui concède aux femmes le rôle de muqadma, organisatrices et guérisseuses des lila, mais pas celui de jouer l'instrument sacré. En une dizaine d'années, elle a fait passer le guembri féminin du statut de curiosité à celui d'évidence scénique, sans pour autant renoncer à la tradition.
Voici son histoire, de Casablanca à Essaouira, des cérémonies familiales aux grandes affiches internationales.
Origines et formation
Asma El Hamzaoui naît en 1998 à Casablanca, selon sa fiche de Wikipédia, qui lui donne pour activité celle de musicienne et chanteuse et une période d'activité ouverte depuis 2012. Sa famille est d'origine gnaoua. Son père, Rachid Hamzaoui, est un musicien reconnu, maâlem — maître — du guembri, l'un des instruments chers aux gnaouas. Sa mère est une danseuse sahraouie, et c'est des deux lignes, paternelle de l'école tagnaouite et maternelle du Sud marocain, que se forme la musicienne selon la présentation de son concert par la Maison des cultures du monde de Berlin.
La formation commence très tôt. Asma El Hamzaoui accompagne son père dès l'enfance et commence à jouer du guembri à six ans, selon Wikipédia ; l'article du Monde du 24 juin 2019 confirme qu'elle « a commencé à gratter du guembri dès l'âge de 6 ans, entraînée par son père, Rachid Hamzaoui, un mâalem respecté, qu'elle a ensuite accompagné dans des cérémonies privées ». L'agence de presse relayée par Albayane rapporte de son côté qu'elle l'accompagnait dans ses soirées dès l'âge de sept ans : « J'ai appris au fur et à mesure à jouer du guembri », un luth à trois cordes en peau de dromadaire. La Maison des cultures du monde précise qu'à douze ans, son père l'emmenait en tournée et lui a finalement donné le propre instrument qu'il avait hérité de son maître.
Cette transmission de père en fille est au cœur du récit, car elle inverse un héritage qui va normalement de père en fils. Dans l'art tagnaouite, le rôle habituellement concédé aux femmes est d'organiser le rituel, pas de jouer en public de l'instrument, prérogative masculine : les femmes officient comme muqadma, ces organisatrices et guérisseuses des lila, à l'image de la mère d'Asma El Hamzaoui, qui l'accompagne à Essaouira. « Il est rarissime de voir des femmes jouer du guembri lors de lila », précise le musicologue Ahmed Aydoun cité par Jeune Afrique. C'est ce que décrivent les références rassemblées par Wikipédia, de l'ouvrage d'Abdelhafid Chlyeh sur les Gnaouas du Maroc à l'article de Francis Dordor dans Les Inrocks.
Elle était déjà là en 2007, sur le festival d'Essaouira, pendant que son père montait sur scène : il jouait du guembri, elle officiait aux qraqeb, ces castagnettes d'acier. Elle chante en darija, une langue qu'elle dit avoir apprise en reprenant du Oum Kalthoum lors des fêtes de quartier, et Jeune Afrique précise qu'elle est diplômée en pâtisserie avant que la musique ne devienne son métier. Dans les années 2010, elle se fait connaître par de premières vidéos, dont un clip tourné à Essaouira et publié par Gnaoua Culture en mai 2016.
Parcours professionnel
Tout commence en 2012. La même année, Asma El Hamzaoui fonde Bnat Timbouktou avec sa sœur Aïcha et son amie d'enfance Soukaina Elmeliji, selon la Maison des cultures du monde de Berlin ; Jeune Afrique décrit un groupe de cinq jeunes femmes. The National rapporte que son premier concert officiel de musique gnaoua au Maroc a lieu cette année-là, une performance qui surprend un public habitué à voir des hommes sur le guembri. Le nom du groupe est programmatique : Bnat Timbouktou rappelle Tombouctou, ville de départ des déportations à travers le Sahara, et nomme en même temps les filles d'un héritage qui leur avait longtemps été fermé.
En 2016, elle croise une première fois sur scène la chanteuse malienne Fatoumata Diawara. L'invitation au festival gnaoua et musiques du monde d'Essaouira arrive en 2017 : Morocco World News rend compte d'un concert de minuit à Dar Loubane, petit riad de la médina rempli à craquer, où ses mains « dansaient avec une aisance extatique sur les cordes épaisses du ginbri », rejointe au climax par le multi-instrumentiste français Loy Ehrlich au ribab. Le même article souligne que maîtriser le ginbri et le qraqab était jusqu'alors le domaine des hommes.
La consécration essaouirienne se joue en 2018. Le 22 juin, lors de la 21e édition du festival, elle partage la scène avec Fatoumata Diawara devant des milliers de jeunes venus du Maroc, d'Europe et d'ailleurs : le communiqué de clôture de l'édition met en avant « la danse habitée d'une Fatoumata Diawara presque en transe sur les sons endiablés du guembri de la maâlema ». L'année est dense en couverture médiatique : TelQuel annonce la programmation en juin, Le Matin lui ouvre son micro le 23 juin, et Le Monde publie en septembre une vidéo intitulée « Asma El Hamzaoui, la musique gnaoua au féminin ».
2019 est l'année de l'album. Oulad Lghaba, « les enfants de la forêt », sort chez le label suédois Ajabu! Records et est enregistré à Stockholm, avec sa sœur Aïcha et son amie Soukaina Elmeliji dans la formation. Le disque est salué à l'international : le groupe figure au showcase de WOMEX 2019 à Tampere, en Finlande, et part en tournée européenne, notamment au festival de Roskilde au Danemark. Le 24 juin 2019, Le Monde consacre un long article au phénomène, racontant une lila donnée à Essaouira où, fait exceptionnel, le maître des cérémonies est accompagné d'une femme. « Il n'y a aucune raison sérieuse à cette interdiction. Il s'agit juste de mauvaises habitudes très ancrées et d'un machisme dont même les femmes se sont accommodées », y déclare Asma El Hamzaoui. RFI lui consacre un reportage au Danemark début juillet sous le titre « un vent de liberté pour les femmes gnaoua au Maroc ».
La décennie suivante élargit la géographie. Le groupe se produit au festival d'Aix-en-Provence en juin 2022, au festival de Roskilde et à Zurich en février 2023, puis revient à Essaouira en 2023 où il assure la tête d'affiche et fusionne avec les Amazones d'Afrique, un collectif féminin malien. En 2024, elle envoûte le public de la scène Borj Bab Marrakech, un lieu emblématique, comme le relate TelQuel dans un entretien publié le 3 juillet 2024. Son deuxième album, L'Bnat, paraît ensuite : la page Bandcamp du groupe en donne la sortie le 28 avril 2025, avec un tracklist qui célèbre des figures féminines — Lalla Mira, Lalla Rkia, Lalla Aicha, Sadati. En 2026, elle ouvre le festival Sonic Pluriverse de la Maison des cultures du monde de Berlin le 10 juillet, se produit à la Biennale Musica de Venise en octobre et donne un concert public à Casablanca pour Jazzablanca, au parc de la Ligue arabe, le 2 juillet.
Réalisations et impact
Le fait central du parcours tient en une phrase : Asma El Hamzaoui est la première femme à jouer du guembri en public. RFI le dit sans détour en juillet 2019, The National en fait le sujet de son portrait de novembre 2019, et Le Monde confirme qu'elle est, à l'été 2019, « la seule femme à jouer du guembri ». Le Monde raconte aussi les résistances rencontrées : du côté de la nouvelle vague masculine de mâalem, Houssam Gania estime que les femmes peuvent jouer du guembri mais « à la partie profane et de divertissement », tandis que la muqadma Malika Guinea affirme ne pas se voir assumer sa fonction devant une autre femme. Face à ces objections, Karim Ziad, codirecteur artistique du festival d'Essaouira, juge qu'elle joue « au même niveau que certains maîtres confirmés et a suivi toutes les étapes d'initiation ».
Ce dépassement se fait sans rupture avec la tradition. La musicienne insistait déjà en 2024 dans TelQuel : « Les femmes peuvent tout faire, pourquoi pas jouer du guembri et de la karkaba ? » La Biennale Musica de Venise, qui la programme en octobre 2026, rappelle qu'elle est reconnue comme la grande maâlema féminine du Maroc tout en soulignant qu'elle revendique une approche « gnaoua à cent pour cent » ; elle y décrit son enfance comme « une école de musique gnaoua » où elle écoutait les maâlems réunis autour de son père. Sur scène, elle ne performe pas, elle officie : c'est la formule de Jazzablanca, qui programme Bnat Timbouktou au parc de la Ligue arabe en juillet 2026. Face aux traditions qui lui résistent, sa réponse est celle rapportée par le club zurichois Moods : « Ils peuvent parler, moi je travaille, et eux ils parlent. »
L'impact se mesure aussi à l'ouverture qu'elle a créée pour d'autres. Le Monde notait en 2019 qu'une autre jeune femme, Hind Naira, lui emboîtait le pas dans la formation du guembri, sans être issue d'une famille de mâalem ; Albayane consacre en 2023 un article aux Marocaines qui s'affirment dans la musique gnaoua, en citant Asma, Hind ou Yousra. La même année, la musique gnaoua, inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO en 2019, gagne une visibilité mondiale dont elle devient l'une des ambassadrices : La BBC lui consacre un long format en septembre 2023 sous le titre « Morocco's Asmâa Hamzaoui takes centre-stage », et Songlines salue « l'ambassadrice gnaoua » du Maroc en mars 2024.
Reste l'héritage. Le Monde rappelle qu'Asma El Hamzaoui n'a pas encore acquis le titre de grande maîtresse de la tagnaouite, un pouvoir qui se transmet de père en fils, et qu'elle n'est donc pas encore habilitée à présider les cérémonies rituelles. Son père, lui, « rêve d'être le premier mâalem à transmettre la succession à une femme ». C'est dire que chaque concert de Bnat Timbouktou est aussi un argument dans un débat qui dépasse la scène.
Ce qu'on retient
Premier enseignement : une tradition peut se transmettre à contre-courant sans se trahir. Asma El Hamzaoui a appris le guembri de son père, avec l'instrument de son père, et refuse de choisir entre l'authenticité et l'émancipation. C'est cette cohérence qui lui permet de répondre aux puristes sans jamais quitter le répertoire des lila.
Deuxième leçon : le collectif fait la trajectoire. Bnat Timbouktou n'est pas un groupe d'accompagnement autour d'une soliste : c'est une formation de femmes, qraqeb en main, dont le nom même — les filles de Tombouctou — est un programme. La sœur Aïcha et l'amie d'enfance Soukaina Elmeliji sont là depuis 2012, et c'est cette stabilité qui donne au groupe sa crédibilité sur scène.
Troisième leçon : la scène internationale valide ce que la scène nationale a ouvert. D'Essaouira à Roskilde, de WOMEX à Aix-en-Provence, de Zurich à Berlin et Venise, la carrière se lit en festivals. Les festivals d'Essaouira, d'Aix-en-Provence, de Roskilde et les collaborations avec Fatoumata Diawara forment un itinéraire qui a transformé une rupture locale en signature mondiale de la musique gnaoua marocaine.
Enfin, l'histoire de la maâlema rappelle que les tabous se brisent par l'exemple plus que par le manifeste. Là où les discours butent sur des interdits anciens, une présence régulière sur scène, un album par album, finit par rendre l'anormal ordinaire. C'est peut-être la leçon la plus transférable du parcours d'Asma El Hamzaoui : tenir l'instrument, encore et encore, jusqu'à ce que personne ne s'étonne plus qu'une femme le tienne.
Questions fréquentes
Qui est Asma El Hamzaoui ?
Asma El Hamzaoui, de son nom Asmâa Hamzaoui, est une chanteuse et musicienne marocaine née à Casablanca en 1998. Elle joue du guembri, fille du maâlem Rachid Hamzaoui, et dirige Bnat Timbouktou, un groupe qu'elle a fondé en 2012 avec sa sœur Aïcha et son amie d'enfance Soukaina Elmeliji. Elle est considérée comme la première femme à jouer du guembri en public au Maroc.
Qu'est-ce que Bnat Timbouktou ?
Bnat Timbouktou signifie « les filles de Tombouctou ». C'est le groupe entièrement féminin formé autour d'Asma El Hamzaoui en 2012 : elle y chante et joue du guembri, tandis que ses partenaires jouent des qraqeb et chantent. Le nom évoque la ville de Tombouctou, d'où furent déportés des populations à travers le Sahara jusqu'au Maroc, et les filles d'un héritage musical qui leur avait longtemps été fermé.
Où a-t-elle été remarquée ?
Elle se fait connaître par des vidéos à partir de 2016, puis par son passage au festival d'Essaouira en 2017, suivie d'une fusion remarquée avec Fatoumata Diawara en juin 2018. En 2019 sort son premier album, Oulad Lghaba, chez le label suédois Ajabu! Records ; elle se produit ensuite à Roskilde, au WOMEX de Tampere, au festival d'Aix-en-Provence en 2022, à Essaouira et à Zurich en 2023, à Marrakech en 2024, puis à Berlin et à Venise en 2026.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Ahlam Lemseffer et Safaa Erruas.
Sources : Wikipédia — Asma El Hamzaoui · Wikipédia — Guembri · Le Monde — Au Maroc, les femmes bousculent les codes de la musique gnaoua · Le Monde — Asma El Hamzaoui, la musique gnaoua au féminin · Jeune Afrique — Maroc – Gnaoua : Asmâa Hamzaoui… tel père, telle fille · Les Inrocks — Au festival gnaoua d'Essaouira, les femmes s'en mêlent · TelQuel — Festival Gnaoua 2018 : Asmâa Al Hamzaoui, Fatoumata Diawara… · TelQuel — Asmâa Hamzaoui : « Les femmes peuvent tout faire… » · Le Matin — Asmaa Hamzaoui se confie au micro du Matin · Morocco World News — Asmâa Hamzaoui and Bnat Timbouktu Make Gnawa Festival Debut · RFI — Asmaa Hamzaoui, un vent de liberté pour les femmes gnaoua au Maroc · The National — Meet Asmaa Hamzaoui, Morocco's first female gnawa musician · BBC — Gnawa music: Morocco's Asmâa Hamzaoui takes centre-stage · Albayane — Des femmes marocaines s'affirment dans la musique gnaoua · Festival Gnaoua d'Essaouira — Maâlma Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou · Festival d'Aix-en-Provence — Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou · HKW Berlin — Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou · Bandcamp — L'Bnat (Ajabu! Records) · Gnaoua Culture — Nouveau vidéo clip de Asmâa Hamzaoui tourné à Essaouira · WOMEX — Showcase 2019, Tampere · Moods — Asmâa Hamzaoui & Bnat Timbouktou, Zurich · Songlines — Morocco's female Gnawa ambassador Asmâa Hamzaoui · Biennale Musica — Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou · Jazzablanca — Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou · Photo : Anass Sedrati, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
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