Retour
Femmes Inspirantes 02 nov. 2026 13 min de lecture

Amina Lamrini : la militante des droits devenue régulatrice des médias

Née à Nador en 1952, Amina Lemrini El Ouahabi a cofondé l'ADFM et l'OMDH puis présidé la HACA de 2012 à 2018. Portrait d'une enseignante devenue régulatrice des médias.

LR

La Rédaction

Rédaction La Marocaine

Amina Lamrini : la militante des droits devenue régulatrice des médias
📅 Dernière mise à jour : 2 novembre 2026

Amina Lemrini El Ouahabi, plus connue sous le nom d'Amina Lamrini, est née le 14 septembre 1952 à Nador. Militante marocaine des droits humains et des droits des femmes, syndicaliste et femme politique, elle est la première femme à avoir présidé la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA), de 2012 à 2018. En plus de quatre décennies d'engagement, elle a fait dialoguer trois registres qu'elle n'a jamais séparés : la salle de classe, la vie associative et le siège du régulateur de l'audiovisuel. Le résultat est une trajectoire rare, où la défense des droits s'est prolongée dans l'exercice d'une responsabilité institutionnelle.

Deux organisations en portent la marque. En 1985, elle cofonde l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) et en devient la première présidente ; en 1988, elle est membre fondatrice de l'Organisation marocaine des droits de l'Homme (OMDH). Ces deux associations structurent le féminisme marocain des années 1980 et 1990, et lui donnent une légitimité qui déborde largement le cadre partisan : elle y défend l'autonomie financière de l'association, la réforme du Code de la famille et la scolarisation des filles.

Parallèlement, sa vie professionnelle reste celle d'une enseignante et d'une inspectrice de l'Éducation nationale, avant un doctorat soutenu en 2007 sur l'éducation aux droits de l'Homme. C'est cette double exigence, pédagogique et militante, qui, en mai 2012, la porte à la tête de la HACA dans un contexte de forte tension sur la réforme des médias publics. Le portrait qui suit retrace ce cheminement, de l'école normale à la régulation, en passant par les campagnes pour l'égalité juridique au Maroc.

Origines et formation

Amina Lemrini El Ouahabi naît le 14 septembre 1952 à Nador, dans le Rif oriental. Elle y fait ses études secondaires et s'engage dès le lycée, alors que le pays vit encore sous l'effet des premiers mouvements d'émancipation : elle rejoint le Parti de la libération et du socialisme, qui deviendra le Parti du progrès et du socialisme (PPS). Ce choix précoce, pris avant ses vingt ans, marque l'une des constantes de sa trajectoire : la politique n'est pas venue après la militante, elle l'a accompagnée depuis le début.

Sur le plan académique, elle obtient son baccalauréat en 1970 et une licence en 1975, puis passe une année à l'École normale supérieure. Elle entre alors dans l'enseignement et exerce successivement à Casablanca, pendant dix ans à Souk Sebt Oulad Ennema, dans la région de Béni Mellal, et enfin à Salé. Ce parcours provincial, fait de classes surpeuplées et de trajets longs, forge une pratique de terrain qui ne la quittera plus : elle enseigne avant de former ceux qui forment, et elle garde de ces années une connaissance intime des inégalités scolaires entre villes et campagnes.

Elle prépare ensuite le concours d'entrée au Centre de formation des inspecteurs de l'enseignement secondaire et en sort major de sa promotion. Sa carrière d'inspectrice se déploie alors : une année comme inspectrice principale de l'Éducation nationale à Mohammedia, puis Skhirat-Témara de 1988 à 1990, et enfin Salé de 1990 à 2012. C'est plus de vingt ans passés à visiter des établissements, à accompagner des enseignants et à évaluer des pratiques pédagogiques, dans une période où l'éducation devient un enjeu national majeur au Maroc.

En 2007, elle soutient une thèse de doctorat intitulée « L'estime de soi et le respect de l'autre, proposition d'un modèle didactique pour l'éducation aux droits de l'Homme ». Le sujet dit déjà tout son parcours : elle ne sépare pas la formation des citoyens du respect des droits. La fiche du Conseil national des droits de l'Homme la présente d'ailleurs comme titulaire d'un doctorat d'État en sciences de l'éducation, spécialiste reconnue des questions d'enfance et de discrimination à l'égard des femmes.

Ses travaux publiés prolongent cette orientation : un guide pédagogique consacré à l'éducation aux droits de l'enfant, ainsi que des articles sur l'émancipation des femmes, parmi lesquels « L'image de la femme dans le discours scolaire » et « Femmes et développement humain : cas du Maroc ». Autrement dit, avant de réguler les contenus audiovisuels, elle a analysé les contenus scolaires — et la manière dont ils représentent les filles et les femmes.

Parcours professionnel

L'engagement politique d'Amina Lamrini commence à l'adolescence, au PPS. Pendant ses études supérieures, elle adhère à l'Union nationale des étudiants du Maroc et siège au comité de Rabat de la Jeunesse ouvrière marocaine (JOM), affiliée à l'Union marocaine du travail. Élue au comité central du PPS en 1975, elle en devient membre au deuxième congrès du parti puis, ultérieurement, la première femme à entrer au bureau politique. Une première dans un parti de gauche marocain, à une époque où les femmes occupent encore peu de postes de décision dans les organisations.

La vie associative vient compléter ce parcours. En juin 1985, avec Nouzha Skalli et d'autres militantes, elle cofonde l'Association démocratique des femmes du Maroc, dont elle prend la présidence et où elle s'attache à assurer l'autonomie financière. L'ADFM devient l'une des voix majeures du féminisme marocain, engagée dans la réforme du Code de la famille, la lutte contre les violences et la défense des droits des filles. En 1988, elle est membre fondatrice de l'OMDH, puis, en 1997, membre fondatrice du Comité de soutien pour la scolarisation des filles rurales (CSSF), qui prolonge directement son expérience d'inspectrice.

Elle passe aussi par l'urne. Lors des législatives du 25 juin 1993, elle se présente dans un quartier populaire de Rabat sous les couleurs du PPS, avec l'aval de son parti qui ne s'attendait à aucun siège. Elle mène la campagne un mois durant, alors que la période officielle n'en compte que quinze, et organise quelque soixante-treize réunions, parfois trois en une journée, dans des foyers comme sur des places publiques. Elle termine avec 7 % des voix et perd, mais elle en tire une conviction : on ne peut pas reprocher aux femmes de ne pas se présenter quand on ne se présente pas soi-même.

À la même époque, son action associative porte la bataille juridique : l'ADFM figure parmi les organisations qui poussent à la réforme du Code de la famille. Le quotidien américain The Christian Science Monitor rapporte, en octobre 2003, que la nouvelle loi est pour elle la récompense de plus de vingt ans de combat inlassable contre la discrimination, une réforme qui lui a, dit-elle, redonné sa dignité de femme. Cette campagne, menée depuis 1985, s'achève sur la révision du Code de la famille promulguée en 2004 sous le règne du roi Mohammed VI.

En mai 2012, le roi Mohammed VI la nomme présidente de la HACA, au lendemain du limogeage de son prédécesseur, dans le débat qui agite la réforme des médias publics du gouvernement d'Abdelilah Benkirane. L'institution change alors de statut pour garantir son ouverture à la pluralité et devient une institution constitutionnelle, le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle. Elle dirige la HACA jusqu'au 3 décembre 2018, date à laquelle Latifa Akharbach lui succède lors d'une audience royale au Palais de Rabat. En novembre 2022, elle est comptée parmi les vingt experts nommés au conseil d'administration du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique.

Réalisations et impact

À la HACA, Amina Lamrini trouve un terrain où ses deux vies se rejoignent : la protection du public et l'éducation aux droits. Dès 2014, l'autorité met en place un dispositif expérimental de suivi des programmes destiné à détecter les cas de discrimination entre hommes et femmes. En mars 2015, elle présente cette expérience à New York, en marge de la 59e session de la Commission de la condition de la femme, aux côtés de Rabea Naciri, membre du CNDH, et de Rabha Zeidguy. Elle y détaille la réforme partielle de la loi 77-03 relative à l'audiovisuel : redéfinition des concepts clés et inscription, parmi les obligations des opérateurs, de la lutte contre les stéréotypes fondés sur le genre.

La méthode est constante : faire passer l'égalité dans le cahier des charges. En mars 2017, la HACA, l'ONU Femmes et l'UNESCO signent une convention pour promouvoir la culture de l'égalité hommes-femmes dans et à travers les médias audiovisuels ; le texte est signé par Amina Lemrini Elouahabi, Leila Rhiwi et Khaled Salah, au siège de l'autorité, à Rabat. L'objectif partagé : produire des outils pratiques pour accompagner les opérateurs, sensibiliser les professionnels et mettre en place un système de veille pour traquer les stéréotypes de genre dans le secteur.

Le travail institutionnel ne s'arrête pas aux frontières du Royaume. En juillet 2017, elle reçoit Verena Taylor, directrice du bureau de la direction générale des programmes du Conseil de l'Europe, et les deux parties identifient des axes de coopération : l'éducation aux médias, la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes dans et par les médias audiovisuels, le respect de la présomption d'innocence, ou encore le droit d'auteur. La HACA, qui avait adhéré en 2013 au sein de l'Observatoire européen de l'audiovisuel en devenant son premier membre hors d'Europe, participe également aux travaux de la plateforme européenne des régulateurs.

Sur le plan de la sanction, le bilan de la période est documenté : entre 2016 et 2017, le conseil rend onze décisions sanctionnant onze opérateurs publics et vingt-cinq opérateurs privés, notamment pour non-maîtrise d'antenne, non-respect du pluralisme politique, de la présomption d'innocence, de la dignité humaine ou du principe d'égalité du genre. Il traite par ailleurs quarante-sept plaintes et demandes de droit de réponse. L'autorité reste aussi saisie, comme en décembre 2013, quand le Centre d'information et d'observation des femmes marocaines lui adresse une lettre ouverte pour dénoncer la diffusion de programmes « dévalorisant les femmes » sur des chaînes publiques.

Après son mandat, elle reste une voix de référence. En décembre 2022, elle est la conférencière d'honneur de la sixième édition de la conférence African Women in Media, organisée à Fès les 8 et 9 décembre, avec plus de quatre-vingts intervenants, seize panels et trois ateliers. Interrogée par Hespress, elle répète que la responsabilité de lutter contre le sexisme ne peut incomber aux seules femmes : elle appartient aussi aux institutions et aux législateurs, et l'égalité constitutionnelle entre les sexes ne produira ses effets qu'avec une intégration réelle du genre dans les décisions. En mai 2023, la HACA publie un manuel qu'elle a elle-même conçu pour des « médias exempts de stéréotypes sexistes ».

Ce qu'on retient

Premier enseignement du parcours d'Amina Lamrini : la légitimité se construit dans la durée. Il a fallu les années d'enseignement, puis la présidence de l'ADFM dès 1985, l'engagement au sein de l'OMDH, la thèse de 2007, pour qu'une nomination régulatrice en 2012 apparaisse non pas comme une opportunité, mais comme le prolongement naturel d'un travail commencé dans les écoles et les associations.

Deuxième leçon : l'institution vaut par ce qu'on y inscrit. Régulateur de l'audiovisuel, la HACA aurait pu se limiter au contrôle des fréquences. Sous sa présidence, elle a intégré la question du genre au cahier des charges des opérateurs, négocié avec l'ONU Femmes et l'UNESCO, suivi les contenus, sanctionné les manquements et coopéré avec le Conseil de l'Europe. L'égalité y est devenue une obligation contractuelle, pas une déclaration d'intention.

Troisième leçon : transmettre reste son fil conducteur. Du concours d'inspecteur sorti major au doctorat sur l'estime de soi, du guide pédagogique sur les droits de l'enfant au manuel contre les stéréotypes sexistes publié en 2023, sa production écrite est toujours pédagogique. Elle n'a jamais séparé le droit de l'explication du droit — et c'est probablement ce qui a rendu sa transition de l'école vers la régulation si naturelle.

Enfin, son histoire rappelle qu'une première n'est pas un acquis mais un précédent. Première femme au bureau politique du PPS, première présidente de l'ADFM, première femme à la tête de la HACA : chacune de ces étapes a ouvert une voie que d'autres ont ensuite empruntée, jusqu'à sa propre successeur Latifa Akharbach. Le portrait d'Amina Lamrini est aussi celui d'une institutrice de Nador qui a appris au Maroc à voir les droits comme une affaire de tous.

Questions fréquentes

Qui est Amina Lamrini ?

Amina Lemrini El Ouahabi, née le 14 septembre 1952 à Nador, est une militante marocaine des droits humains et des droits des femmes, syndicaliste et femme politique du PPS. Cofondatrice et première présidente de l'ADFM en 1985, membre fondatrice de l'OMDH, elle a présidé la Haute Autorité de la communication audiovisuelle de 2012 à 2018.

Quel a été son rôle à la HACA ?

Nommée présidente en mai 2012, elle a dirigé l'autorité jusqu'au 3 décembre 2018, date de la nomination de Latifa Akharbach. Sous sa présidence, la HACA a mis en place un suivi des programmes contre les stéréotypes de genre, signé une convention avec l'ONU Femmes et l'UNESCO en mars 2017 et rendu onze décisions de sanction entre 2016 et 2017.

Quelle a été sa formation ?

Bachelier en 1970 et licenciée en 1975, elle passe une année à l'École normale supérieure avant d'enseigner, puis sort major du Centre de formation des inspecteurs de l'enseignement secondaire. Inspectrice de l'Éducation nationale à Mohammedia, Skhirat-Témara puis Salé, elle soutient en 2007 une thèse de doctorat sur l'éducation aux droits de l'Homme.

Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Asma Lamrabet et Aawatif Hayar.

Sources : Wikipédia — Amina Lamrini · Wikipedia — Amina Lemrini · Wikipédia — Association démocratique des femmes du Maroc · RFI — Le président de la HACA limogé · Le Matin — Le CNDH et la HACA présentent l'expérience marocaine à New York · Médias24 — Le Ciofem interpelle la HACA · HACA — Convention avec l'ONU Femmes et l'UNESCO · HACA — Réception de la délégation du Conseil de l'Europe · TelQuel — Latifa Akharbach nommée présidente de la HACA · L'Économiste — Akharbach nouvelle présidente de la HACA · Les Éco — Les défis d'Akharbach : le bilan 2012-2018 de la HACA · Columbia University — Women, the State, and Political Liberalization · The Christian Science Monitor — After struggle, new equality for Moroccan women · Médias24 — Les membres du CSEFRS · African Women in Media — AWiM22, Fès · Hespress — African Women in Media conference · Hespress — Le manuel de la HACA contre les stéréotypes sexistes · Photo : EcoActu Eco, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

LR

À propos de l'auteure

La Rédaction

La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.

Conversations & Échanges (0)

Espace réservé aux lectrices

Partager votre regard ou une expérience

Soyez la première à ouvrir la conversation sur cet article.

Dans la Même Collection

Poursuivre la Lecture