Hassnae Bouazza : d'Oujda à Amsterdam, la plume qui dérange
Portrait de la journaliste et écrivaine marocaine qui écrivait sans filet.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Hassnae Bouazza est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine, traductrice et réalisatrice néerlando-marocaine, née le 13 octobre 1973 à Oujda, dans le nord-est du Maroc. De nationalités néerlandaise et marocaine, elle a grandi dans un village des Pays-Bas où sa famille était la seule famille marocaine, puis a fait de la parole publique son métier : chroniques dans Vrij Nederland, Frontaal Naakt, NRC, LINDA et Harper's Bazaar, documentaires pour la NTR et la VPRO, et interventions régulières sur les plateaux néerlandais dès qu'il s'agit d'islam, de Maroc ou du conflit israélo-palestinien.
De la collection d'histoires de femmes arabes qu'elle compile en 1999 — Achter de sluier — à son premier roman, Naima en Karim, paru en 2026 et présenté comme un « Pride and Prejudice contemporain du Maroc », sa carrière tient en une même conviction : raconter des vies que l'on ne voit pas — travailleurs migrants, femmes musulmanes, jeunes queer, mère et fille — avec la même exigence, qu'il s'agisse d'un livre, d'une série télévisée ou d'une chronique hebdomadaire. Une trajectoire qui lui a valu, en 2015, le prix Arouwad à Beyrouth pour son travail sur le monde arabe, et qui lui a coûté des années de harcèlement en ligne, dont elle a fini par faire un sujet à part entière.
Origines et formation
Hassnae Bouazza naît à Oujda, ville du nord-est du Maroc proche de la frontière algérienne, le 13 octobre 1973. Sa famille quitte le Maroc pour rejoindre son père, déjà présent aux Pays-Bas en tant que travailleur invité. C'est à Arkel, en Hollande-Méridionale, que le foyer s'installe — la famille Bouazza y est la seule famille marocaine du village. Elle a quatre ans. Sur les bancs de l'école, elle est la seule fille marocaine de sa classe ; le mot préféré des autres enfants, raconte-t-elle au Parool, était « sale Turc » — un surnom qui la laissait perplexe : « Pourquoi ? » Son père travaille dans une usine, la famille est nombreuse et peu fortunée, et cette position d'« autre » marque durablement son regard sur l'appartenance.
Elle garde d'Oujda des images en fragments : la voiture bleue que son père avait ramenée des Pays-Bas, le citronnier planté dans le jardin de la maison familiale — où ses parents sont aujourd'hui enterrés et où elle retourne encore —, et la chaleur du Maroc « qui remonte par les pieds ». Son frère, Hafid Bouazza, deviendra lui aussi un écrivain reconnu aux Pays-Bas.
Le pilier de cette enfance est sa mère, qu'elle appelle affectueusement « Hanountje ». « Le monde extérieur voyait un foulard et une djellaba, et jugeait : une femme opprimée », confie-t-elle au Parool. « Nous, nous voyions une femme avide d'apprendre, avec une personnalité extraordinaire. » Elle encourage ses enfants à étudier et à obtenir de bonnes notes ; à la maison, on dessine, on peint, on regarde des films. C'est d'elle, dit Hassnae Bouazza, que vient tout ce qu'elle est devenue. Dans une entrevue accordée à Nieuw Wij, elle explique que sa mère lui a inculqué la valeur de son identité et l'a encouragée à se définir par ses propres termes, plutôt que par les jugements extérieurs — une leçon de résilience qui structure toute sa suite de carrière.
Sur le plan académique, elle étudie la langue et la littérature anglaises à l'université d'Utrecht, et complète sa formation par une année de littérature française. Les étés au Maroc lui donnent ses premiers repères culturels : en conférence, elle raconte avec humour ce qui l'avait frappée enfant, « le Maroc, ce pays des Marocains qui adorent s'exprimer en français », elle qui parlait arabe et réclamait qu'on lui parle dans sa langue. Ce décalage permanent — entre arabe et néerlandais, Oujda et Arkel, regard extérieur et définition de soi — deviendra la matière première de son journalisme.
Parcours professionnel
Hassnae Bouazza construit d'abord une carrière de chroniqueuse. Elle écrit pour Vrij Nederland et Frontaal Naakt, puis pour le quotidien NRC Handelsblad, dont elle est la critique culinaire de la chronique « Homecook », pour le magazine LINDA et pour Harper's Bazaar. Son champ de prédilection, tel que le décrit le Committee to Protect Journalists, couvre la religion, l'intégration et le féminisme ; elle est connue pour aborder sans détour des sujets tabous dans le monde arabe, comme la pornographie, ou pour défendre les droits des femmes. Elle est par ailleurs traductrice et conceptrice de programmes pour la télévision — elle a travaillé pour la VPRO et la chaîne IKON —, ainsi que chercheuse pour des séries comme Sign of the Times et Sahara. Elle a été chargée de programme du festival littéraire Writers Unlimited Winternachten.
En mai 2013, elle lance son propre magazine en ligne féministe, Aicha Qandisha, du nom d'une figure mythique de la folklore marocaine — une femme qui apparaît en rêve aux hommes, les séduit puis s'empare d'eux. « Pour moi, Aicha Qandisha représente la force des femmes », explique-t-elle au Parool. Son idéal de départ tenait en une formule : mêler l'élégance et le plaisir d'Elle ou de Vogue à la profondeur éditoriale du Guardian ou du New Yorker. Faute, dit-elle avec auto-ironie, d'instinct commercial, le projet est devenu un site, fidèlement publié depuis plus de dix ans.
Sur le plateau, elle s'est imposée comme une commentatrice régulière dès qu'il s'agit d'islam, de Maroc ou du conflit israélo-palestinien — au point, raconte-t-elle au CPJ, que des polémiques éclatent sur les réseaux sociaux avant même le début de l'émission où elle doit intervenir. Sur le terrain éditorial, elle a signé en juillet 2024 dans NRC une chronique consacrée au débat sur le voile au sein même de l'islam, puis, en octobre 2024, une entrevue exclusive avec l'entrepreneuse Nada Merrachi, fondatrice de la marque de vêtements MERRACHI, consacrée au voile dans la société néerlandaise, sous le titre « La jeune génération n'a pas à choisir ».
Côté Maroc, l'événement marquant reste le Salon international de l'édition et du livre (SIEL) de Rabat : en mai 2024, le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME) l'a inscrite parmi les neuf romancières, écrivains et chercheurs de son axe « Carte blanche », selon Hespress. Une présence qui rappelle qu'elle publie sous deux nationalités et écrit dans les deux sens de la Méditerranée.
Réalisations et impact
À la télévision, Hassnae Bouazza est la réalisatrice et la responsable éditoriale de Seks en de Zonde (« Sexe et péché »), série documentaire en six épisodes diffusée par la NTR en 2014, conçue, compilée et présentée par Femke Halsema, consacrée aux femmes dans l'islam. En 2019, elle réalise De klas van '94, dans laquelle l'historienne Nadia Bouras retrouve ses anciens camarades de classe, leurs enseignants et les fondateurs de l'école islamique Bouschrã, fondée à Amsterdam en 1971. Puis viennent Verhalen uit de Rif (« Histoires du Rif », 2024) et Brieven uit de Kast (« Lettres du placard », 2024), quatre épisodes de la NTR au cours desquels Nora Akachar recueille des récits de personnes queer musulmanes — « qu'ils soient loud and proud ou transmis par une lettre anonyme », résume la chaîne. Le travail de réalisation est distingué en juin 2025 par une Dutch Directors Guild Award, dans la catégorie télévision, décernée par les pairs. Elle signe ensuite Big in Korea (2025), réalisée avec Remco Breuker, puis la série IFTAR around the world (2026).
Sa bibliographie, elle, se lit comme une enquête continue sur les vies invisibles. Après Achter de sluier - Verhalen over de kracht van de Arabische vrouw (1999), collection d'histoires sur la force de la femme arabe, elle publie Arabieren kijken - de alledaagse revolutie (2013), puis Ontmoetingen met Syriërs (2016), consacré à l'arrière-plan culturel des nouveaux voisins syriens. En 2020 paraît Spicy Chef, livre de cuisine écrit avec le chef étoilé Soenil Bahadoer, suivi de Streetfood (2022).
Deux ouvrages de 2022 comptent davantage encore dans son parcours. Arbeidsmigranten in Nederland, publié avec la centrale syndicale FNV, donne la parole à des travailleurs migrants polonais logés dans des conditions insalubres et embauchés par des agences opaques — à commencer par Janusz, onze ans chez PostNL sans contrat permanent, qui ouvre le livre. Een koffer vol citroenen (« Une valise pleine de citrons ») est, lui, un livre de mémoire consacré à sa mère, disparue brutalement en 2016 : recettes, odeurs de coriandre, de gingembre et d'oranger, rituels de préparation appris d'elle pour garder un lien tangible. « Après sa mort, j'ai assidûment recommencé à faire ses recettes », confie-t-elle. En 2026, son premier roman, Naima en Karim, croise une Marocaine et un Néerlando-Marocain pendant les mariages d'été : une histoire d'amour qui a été comparée, aux Pays-Bas, à un Pride and Prejudice contemporain.
Engagée, elle l'est aussi hors de ses livres. Ses chroniques du LINDA défendent les repas scolaires gratuits (« Les enfants ne devraient pas avoir faim ») et les droits des personnes LGBTIQ+, tout en dénonçant, nommément, la rhétorique anti-LGBT de dirigeants comme Geert Wilders ou Caroline van der Plas. Interrogée en 2025 par Nieuw Wij sur ce qui la tient debout, elle répond que l'égalité et la justice devraient être le socle minimal des sociétés et que « l'empathie et l'humanité sont un devoir ». Son engagement lui a valu, en 2015, le prix Arouwad à Beyrouth pour son travail sur le monde arabe ; elle y a aussi livré, auprès de Middle East Eye, son analyse sur la détention de l'avocate saoudienne Souad al-Shammary.
Le revers de cette visibilité est documenté. En 2019, elle décrit au CPJ des menaces de viol et des insultes systématiquement misogynes et racistes dès qu'elle évoque l'islam, le Maroc ou la Palestine à la télévision, un harceleur qui l'a retrouvée à l'aéroport alors qu'elle travaillait sur un documentaire, et la disparition soudaine de sa mère en 2016, elle aussi traînée dans les commentaires. « En fin de compte, ils n'ont jamais obtenu ce qu'ils voulaient. Je n'écris pas autrement, je reste aussi tranchante et critique qu'avant », conclut-elle. Son témoignage figure dans l'exposition consacrée à la sécurité des femmes journalistes, organisée à l'UNESCO, à Paris, par Free Press Unlimited avec le ministère néerlandais des Affaires étrangères et la Commission néerlandaise pour l'UNESCO, réunissant douze portraits de femmes journalistes victimes de violences : « Les femmes sont comme les canaris dans les mines de charbon », y affirme-t-elle. « Quand les femmes ne peuvent pas travailler en sécurité, quelque chose ne va pas dans une société. »
Ce qu'on retient
On retient d'abord d'Hassnae Bouazza cette double vue, impossible à délocaliser : une Marocaine d'Oujda élevée aux Pays-Bas, qui écrit en néerlandais sur le Maroc et en regard marocain sur les Pays-Bas. « Je ne suis pas ce que les autres disent que je suis », résume-t-elle — la phrase qui, seule, résume sa méthode : ne jamais laisser les autres définir qui l'on est, ni qui sont les gens dont on parle.
On retient ensuite sa cohérence de terrain : des livres, des séries, des chroniques et des plateaux qui reviennent toujours aux mêmes sujets — les communautés marginalisées, les femmes, les enfants, les travailleurs migrants, les minorités sexuelles — et un ton qui reste net même quand il coûte. « Les femmes journalistes doivent continuer », dit-elle, « car leur regard et leur travail sont essentiels pour comprendre le monde. »
Enfin, on retient l'ombre portée de sa mère, présente depuis Een koffer vol citroenen jusqu'à Naima en Karim : la preuve, dans son œuvre, qu'un ancrage familial transmis dans une cuisine peut tenir lieu de boussole bien plus sûre que les identités qu'on nous impose.
Questions fréquentes
Qui est Hassnae Bouazza ?
Hassnae Bouazza est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine, traductrice et réalisatrice néerlando-marocaine, née le 13 octobre 1973 à Oujda (Maroc) et installée aux Pays-Bas depuis l'enfance. Elle écrit notamment pour Vrij Nederland, Frontaal Naakt, NRC, LINDA et Harper's Bazaar, réalise des documentaires pour la NTR et la VPRO, et dirige depuis mai 2013 son magazine en ligne Aicha Qandisha (Wikipédia FR, hassnaebouazza.nl).
Quels livres et documentaires a-t-elle signés ?
Ses ouvrages comprennent Achter de sluier (1999), Arabieren kijken (2013), Ontmoetingen met Syriërs (2016), Spicy Chef (2020, avec le chef Soenil Bahadoer), Arbeidsmigranten in Nederland et Een koffer vol citroenen (2022), Streetfood (2022) et le roman Naima en Karim (2026). À la télévision, elle a réalisé Seks en de Zonde (NTR, 2014), De klas van '94 (2019), Verhalen uit de Rif et Brieven uit de Kast (2024), Big in Korea (2025) et IFTAR around the world (2026) (Wikipédia FR, NPO Radio 1).
Pourquoi Hassnae Bouazza fait-elle débat ?
Parce que ses prises de position sur l'islam, le Maroc, le conflit israélo-palestinien ou les droits LGBTIQ+ lui ont valu des années de harcèlement en ligne, fait de menaces et d'insultes racistes et misogynes qu'elle a décrites au Committee to Protect Journalists en 2019. Son témoignage a rejoint l'exposition de Free Press Unlimited et de l'UNESCO sur la sécurité des femmes journalistes ; elle affirme de son côté n'avoir « jamais écrit autrement » sous la pression (CPJ, Free Press Unlimited).
Sources
- Wikipédia FR — Hassnae Bouazza : naissance, famille, formation, bibliographie, séries et chroniques d'engagement.
- Wikipedia EN — Hassnae Bouazza : nationalités, débuts de carrière, collection Achter de sluier.
- Site officiel hassnaebouazza.nl — bio : formation, médias, séries réalisées, parution de Naima en Karim.
- Het Parool — entretien avec Hassnae Bouazza (29 avril 2022) : Oujda, Arkel, sa mère, Aicha Qandisha.
- Nieuw Wij — « De rechte rug van… Hassnae Bouazza » (2025) : ses valeurs, l'empathie comme devoir, l'égalité et la justice.
- Nieuw Wij — « Ik ben niet wat andere mensen van me zeggen » (série « De vijf zuilen ») : l'identité, la résilience transmise par sa mère.
- Frontaal Naakt — « The paradox of migration » : son récit public entre Oujda, l'arabe et les Pays-Bas.
- Committee to Protect Journalists — « It should not be accepted as normal » (juillet 2019) : harcèlement, couverture de l'islam, du Maroc et de la Palestine.
- Free Press Unlimited — Hassnae Bouazza (Maroc/Pays-Bas) : témoignage et exposition UNESCO sur la sécurité des femmes journalistes.
- Hespress — « SIEL 2024 : le CCME dévoile sa programmation » (6 mai 2024) : sa présence au stand « Carte blanche » du CCME à Rabat.
- Dutch Directors Guild — lauréats des DDG Awards 2025 : prix de la catégorie télévision pour Brieven uit de Kast.
- NTR — « Brieven uit de kast wint DDG Award » (26 juin 2025) : présentation de la série et de sa réalisatrice.
- NPO Radio 1 — « Kunststof : Hassnae Bouazza » (juin 2026) : roman Naima en Karim, critique culinaire au NRC, séries récentes.
- Read My World — Hassnae Bouazza : parcours, prix Arouwad à Beyrouth (2015).
- Middle East Eye (FR) — détention de Souad al-Shammary : ses propos sur l'avocate saoudienne.
Lire aussi : Sofia Amara : la grand reporter franco-marocaine qui filme ses propres guerres · Safaa Kasraoui : du terrain judiciaire à la une de la presse marocaine
À propos de l'auteure
La Rédaction
La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.
Conversations & Échanges (0)
Espace réservé aux lectricesSoyez la première à ouvrir la conversation sur cet article.