Sofia Amara : de l'intifada aux geôles de Bachar, une vie en reportage
Portrait de la grand reporter franco-marocaine spécialiste du Proche-Orient.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Sofia Amara est une journaliste, grand reporter et réalisatrice franco-marocaine, née à Casablanca le 25 mai 1968 et spécialiste du Proche-Orient. Née au Maroc, diplômée en Jordanie et à Sciences Po, installée à Beyrouth depuis la fin des années 1990, elle a fait du terrain sa méthode : première intifada, guerre du Golfe, printemps arabe, guerre syrienne, montée de l'État islamique. À la télévision comme à l'écran, elle signe elle-même ses reportages et documentaires, et a obtenu pour son travail le Grand Prix Jean-Louis Calderón, le prix Amade du Festival de télévision de Monte-Carlo, l'Étoile de la Scam ou encore le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre.
De Casablanca à Beyrouth, en passant par Amman, Paris et les lignes de front syriennes, son parcours raconte une conviction tenace : le Proche-Orient ne se raconte pas depuis un studio, il se raconte avec des gens de confiance, du temps, et parfois clandestinement. En plus de trois décennies de reportages, la Franco-Marocaine a bâti une œuvre qui mêle l'agence, le plateau et le livre — deux essais chez Stock, une vingtaine de films, et une présence régulière sur les plateaux quand il faut expliquer ce que d'autres résument.
Origines et formation
Sofia Amara naît à Casablanca le 25 mai 1968. Elle est d'abord une Marocaine, franco-marocaine d'ailleurs, avant d'être une voix des chaînes françaises : c'est cette double appartenance qui donne à son regard sa couleur particulière, elle qui présente régulièrement le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Syrie comme une histoire régionale, et non comme une lointaine actualité internationale.
Sa formation est elle aussi tournée vers l'est. Elle obtient un bachelier (B.A.) de sciences politiques de l'université de Jordanie, puis sort diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris — Sciences Po — en 1996. Wikipédia fait également coïncider avec ces années un long passage à RMC MO-Paris, où elle travaille de 1993 à 1999 comme journaliste bilingue : six années à apprendre le métier dans une rédaction francophone, à l'écoute de l'actualité du monde arabe en deux langues.
C'est en parallèle qu'elle devient correspondante au Proche-Orient pour différentes chaînes et stations de radio. Dès le départ, elle n'attend pas que l'histoire vienne : elle part sur les événements. La première intifada palestinienne, l'invasion du Koweït par l'Irak et le retour de Yasser Arafat à Gaza figurent au registre de ses premières couvertures, qui installent une spécialité qu'elle n'a plus quittée.
Parcours professionnel
Après RMC MO-Paris, Sofia Amara s'installe à Beyrouth, d'où elle travaille comme grand reporter et réalisatrice pour un large éventail de médias et de sociétés de production : LCI, France 24, Canal +, Arte, la TSR (télévision suisse romande), Radio-Canada, l'agence CAPA, Avanti Production et Magnéto Presse. C'est le trait distinctif de sa carrière : elle n'est pas seulement la voix qui commente, elle est aussi la personne qui filme, monte et signe. « La grand reporter se retrouve souvent derrière la caméra puisqu'elle réalise elle-même ses reportages et documentaires », résume TelQuel dans un entretien de 2016.
Sur le terrain, son ancrage de travail est le temps long. Interrogée par le magazine marocain, elle explique avoir joué « mon rôle d'enquêtrice, avec tous les contacts que j'ai accumulés au cours de 17 années de travail dans la région », notamment pour le documentaire Le Studio de la terreur, consacré à la propagande de l'État islamique et diffusé sur Canal +. Gagner la confiance des acteurs d'une guerre prend des mois : pour enquêter sur l'armée syrienne libre, elle s'appuie sur les activistes de Homs et de Rastan, qui la mettent en relation avec des déserteurs de l'armée de Bachar Al-Assad, certains emprisonnés pour avoir parlé.
Cette proximité a un coût. Dès son premier documentaire sur la Syrie, affirme-t-elle à TelQuel, elle est inscrite sur la liste des personnes recherchées par l'armée de l'air syrienne pour « sionisme, salafisme et agent français » ; elle a donc dû ensuite retourner y travailler de manière clandestine. Un déserteur rencontré dans un camp de réfugiés à Tripoli lui confie même avoir reçu « l'ordre de t'attraper morte ou vivante ». Elle couvre également le printemps arabe en Égypte, où elle est emprisonnée deux fois aux côtés des manifestants du Caire — un passage de sa biographie qui dit la proximité qu'elle garde avec les mouvements populaires de la région.
À partir de 1999, c'est depuis Beyrouth qu'elle couvre les conflits du Proche-Orient, tout en restant très présente sur les plateaux pour décrypter l'actualité. En 2017, après la libération de Mossoul par l'armée irakienne, elle devient l'une des premières femmes journalistes à entrer dans la ville avec les troupes irakiennes. La même année, elle signe dans Paris Match un reportage « Daech : sur la piste d'Al-Baghdadi », et en 2019 elle réalise pour France 24 un billet retour au camp de Nahr al-Bared, au Liban, qu'elle avait filmé en 2007 lors de l'offensive de Fath al-Islam.
Réalisations et impact
La filmographie de Sofia Amara se lit comme une chronique du Moyen-Orient contemporain. Monde arabe, l'onde de choc (52 min, Canal +, 2011) et Syrie, dans l'enfer de la répression (52 min, Arte, 2011) ouvrent le cycle : ce dernier remporte le Grand Prix Jean-Louis Calderón (catégorie vidéo) du Scoop de Lille en 2011. Suivent Les enfants soldats de Daech (16 min, Canal +, 2015), sélectionné pour le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre 2015, et Les enfants perdus du califat (58 min, Envoyé spécial, France 2, 2017), récompensé par le prix Média 2018 d'Enfance Majuscule et par le prix Amade 2018 du Festival de télévision de Monte-Carlo.
Les sujets d'enfance occupent une place à part dans son travail. Dans l'entretien accordé à TelQuel, elle décrit une « généralisation de l'endoctrinement » par l'État islamique, qui ne vise plus seulement les enfants chrétiens et yézidis kidnappés, mais tous les enfants, « les orphelins évidemment les plus faibles », surnommés « les enfants des mosquées ». Elle y détaille aussi la mécanique de recrutement : des familles qui reçoivent des paniers alimentaires en envoyant un enfant au combat, des enfants engagés « à partir de 8, 9 ou 10 ans », utilisés en dernier recours, « comme banque de sang ». Une parole de reporter qui a valu à ses films d'être primés.
Depuis, la liste s'allonge : Hezbollah, l'enquête interdite (France 5, série documentaire de 3 × 52 min, 2023, réalisée avec Jérôme Fritel), qui obtient l'Étoile de la Scam 2024 ; Hamas : la fabrique d'un monstre (Arte, 52 min, 2024), pour laquelle elle accède à des figures clés de l'organisation ; Syrie, à l'épreuve du pouvoir (Arte, 60 min, 2025) ; et Les rescapés de l'enfer des geôles de Bachar al-Assad (France 24, avec Julie Dungelhoeff et James André), lauréat du prix Bayeux-Calvados-Normandie des correspondants de guerre 2025, catégorie TV format court. Elle reçoit également le May Chidiac Fondation Engaged Journalist Award en 2023.
À l'écrit, elle publie Infiltrée dans l'enfer syrien : du Printemps de Damas à l'État islamique (Stock, 2014), fruit de trois ans d'enquête, puis Baghdadi, calife de la terreur (Stock, 2018), construit autour d'entretiens avec l'ex-femme et la fille d'Abou Bakr al-Baghdadi. L'AFP s'appuie sur son expertise pour éclairer le passé du chef de l'EI : elle le décrit comme un garçon « introverti, pas très sûr de lui », devenu un « planificateur secret » dont « tout le monde s'est rendu compte que ce rien du tout, ce type timide, était un fin stratège ».
Ce qu'on retient
Sofia Amara incarne une génération de reporters franco-marocains pour qui le Proche-Orient n'est ni une série d'actualité ni un décor exotique, mais une région comprise de l'intérieur : elle y a grandi par ses études en Jordanie, y travaille depuis plus de trente ans et y réside, à Beyrouth. Son ancrage n'a pas bougé : la confiance des sources, la durée de l'enquête, la caméra tenue par la reporteuse elle-même.
On retient aussi sa capacité à tenir le même raisonnement, y compris quand il dérange. Dans une interview au média marocain LNT, elle résume sa critique de la politique américaine en trois mots : « Donald Trump n'a pas de politique au Moyen-Orient. C'est du non-politique ! » Une posture qui, sur les plateaux comme dans ses films, revient toujours au même point : replacer les crises de la région dans leur contexte politique, et refuser les raccourcis.
Reste une leçon de méthode, valable bien au-delà du journalisme : la marocaine de Casablanca, passée par Amman, Paris et Beyrouth, a construit une œuvre complète — reportages, documentaires, livres, distinctions internationales — sans jamais renoncer au terrain ni à la lenteur de l'enquête. Dans un métier qui va vite, c'est peut-être là son geste le plus durable.
Questions fréquentes
Qui est Sofia Amara ?
Sofia Amara est une journaliste, grand reporter et réalisatrice franco-marocaine née à Casablanca le 25 mai 1968, spécialiste du Proche-Orient et installée à Beyrouth. Diplômée de l'université de Jordanie et de Sciences Po (1996), elle a travaillé à RMC MO-Paris de 1993 à 1999 avant de collaborer avec LCI, France 24, Canal +, Arte, la TSR, Radio-Canada et l'agence CAPA (Wikipédia).
Quels prix a remportés Sofia Amara ?
Son travail a été distingué à plusieurs reprises : le Grand Prix Jean-Louis Calderón du Scoop de Lille en 2011 pour Syrie, dans l'enfer de la répression (Arte), le prix Média Enfance Majuscule et le prix Amade 2018 du Festival de télévision de Monte-Carlo pour Les enfants perdus du califat, le May Chidiac Fondation Engaged Journalist Award 2023, l'Étoile de la Scam 2024 pour Hezbollah, l'enquête interdite et le prix Bayeux-Calvados 2025 (TV format court) pour Les rescapés de l'enfer des geôles de Bachar al-Assad (Wikipédia).
Quels livres a écrits Sofia Amara ?
Elle a publié deux ouvrages aux éditions Stock : Infiltrée dans l'enfer syrien : du Printemps de Damas à l'État islamique (2014), qui revient sur trois ans d'enquête auprès de l'armée syrienne libre, et Baghdadi, calife de la terreur (2018), construit notamment à partir d'entretiens avec l'ex-femme et la fille du chef de l'État islamique (Wikipédia, Médias24/AFP).
Sources
- Wikipédia FR — Sofia Amara : biographie, formation, filmographie, bibliographie et distinctions.
- Wikipedia EN — Sofia Amara : printemps arabe en Égypte, entrée dans Mossoul, positionnement à Beyrouth.
- TelQuel — « Discussion avec Sofia Amara, grand reporter en Syrie » (2016) : entretien sur son travail d'enquêtrice, la Syrie et les enfants de l'EI.
- Médias24 / AFP — « Abou Bakr al-Baghdadi, le "calife" invisible du groupe jihadiste EI » (2017) : citations de Sofia Amara sur le chef de l'EI.
- LNT — « Donald Trump doesn't have a Middle East policy. It's non-politics ! » : entretien avec la journaliste et productrice Sofia Amara.
- ARTE Reportage — « Hamas : la fabrique d'un monstre » (2024) : présentation du documentaire.
- ARTE — « Syrie, à l'épreuve du pouvoir » (2025).
Photo : BurlaVita — Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
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