Fatima Tabaamrant : la Raïssa qui porte la voix des Aït Baâmrane
Poétesse et chanteuse en tachelhit, Fatima Tabaamrant est la première femme à avoir présidé sa propre troupe et à chanter ses propres poèmes. Députée de 2011 à 2016, elle a reçu le Prix honorifique de la culture amazighe en 2018.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Fatima Tabaamrant est une chanteuse, poétesse et compositrice marocaine de langue amazighe, née en 1962 dans l'Anti-Atlas. Surnommée « la voix des Aït Baâmrane », elle a passé quatre décennies à porter le tachelhit sur les scènes du Maroc et d'Europe, de Timitar à Mawazine en passant par l'Opéra Garnier. Députée à la Chambre des représentants de 2011 à 2016, elle y a posé la première question parlementaire en langue amazigh, avant que l'Institut royal de la culture amazighe ne lui remette, en 2018, le Prix honorifique de la culture amazighe pour l'ensemble de son œuvre.
Sa trajectoire tient en une formule : partie du hameau sans école, elle est devenue maîtresse de la parole chantée. Entre les joutes poétiques du tandamt, les scènes internationales et l'hémicycle de Rabat, Fatima Tabaamrant a fait de la chanson amazighe un outil de revendication — pour la langue, pour la culture du Sud et pour les droits des femmes.
Origines et formation
Fatima Tabaamrant naît en 1962 à Bougafer, dans la tribu des Idaw Nacer, partie de la confédération des Aït Baâmrane du Souss, selon Wikipédia en anglais. La notice française situe elle sa naissance dans le douar d'Id Salem, à Ifrane Atlas Saghir, dans la province de Guelmim et la région de Guelmim Oued Noun ; Le Courrier de l'Atlas, lui, avance l'année 1963 et le village de Bougafer. Les sources divergent donc sur la date exacte et la localisation fine, mais toutes s'accordent sur l'essentiel : elle grandit dans un milieu rural de l'Anti-Atlas, entre Ifrane et Lakhass, dans la province de Tiznit.
Son nom d'artiste n'est pas un pseudonyme : comme presque tous les rways — les poètes chanteurs itinérants amazighs —, elle porte le nom de sa tribu d'origine, les Aït Baamran, implantés au sud de Tiznit et réputés pour leur résistance à la colonisation française, selon la biographie publiée par Amazighnews. Wikipédia ajoute qu'elle est orpheline de mère à l'âge de trois ans et que, du fait du remariage de son père, elle est élevée par d'autres parents.
Elle ne fréquente pas l'école : elle travaille aux champs et au foyer, comme tant de fillettes de sa génération, raconte Amazighnews. C'est dans cette enfance sans classe que naît sa sensibilité poétique, nourrie des chants et des danses villageoises collectives. Un de ses premiers poèmes, qu'elle a conservé, a pour thème précisément la figure de l'orpheline vulnérable.
Sa formation se fait dehors, auprès des maîtres du répertoire. Après avoir quitté le village, elle rejoint d'abord les choristes des grands rways : Jamaâ El Hamidi, Saïd Achtouk et Lhadj Mohamed Demsiri, deux ténors de la chanson amazighe morts en 1989. Selon Wikipédia, elle entame sa carrière professionnelle de musicienne et de chanteuse en 1983 avec l'aide du Raiss Jamaâ El Hamid, avec qui elle travaille jusqu'en 1991, date à laquelle elle crée son propre groupe. Le grand Raïs Moulay Mohamed Belfqih l'aide à produire son premier album, publié en 1985, selon L'Observateur.
C'est au début des années 1990 qu'elle bascule du rôle de choriste à celui d'auteure. Elle s'illustre alors dans les joutes poétiques du tandamt qui l'opposent au Rays Moulay Mohamed Bélfqih : un débat où les opinions de l'homme et de la femme s'affrontent sur un mode satirique, reprenant les termes du conflit qui oppose les sexes dans la société. Ces joutes précisent son statut de Rayssa — ou Raïssa —, c'est-à-dire maîtresse dans l'art de la chanson, de l'écriture poétique et de la composition musicale, et cheffe d'une troupe de musiciens, comme le définit Wikipédia.
Parcours professionnel
La singularité de Fatima Tabaamrant tient à une rupture concrète avec la coutume : elle est la première femme à avoir fondé et présidé sa propre troupe, à chanter ses propres poèmes et à recruter elle-même ses instrumentistes, au lieu de dépendre d'un rays comme le veut l'usage, précise Amazighnews. Une autonomie d'organisation qui s'accompagne d'une écriture personnelle, moins aiguë que celle d'autres chanteuses amazighes mais, note le même média, d'une parole plus profonde.
En 1994, elle joue son propre rôle dans un film autobiographique, Tihya, selon Wikipédia en anglais. La même année, elle signe un triomphe lors d'un concert dédié à la musique amazighe à l'Opéra Garnier de Paris, rapporte Le Courrier de l'Atlas. Depuis, elle a enregistré de nombreux albums, dont Taghlaghalt, ou l'Écho de l'Atlas, publié en 2007 à l'Institut du monde arabe, qui lui a valu une reconnaissance hors du Maroc et dont la fiche Wikipédia en anglais détaille la liste des titres.
La discographie s'appuie sur un corpus imposant de poèmes. En 2017, L'Observateur évoque « plus de 160 poèmes » à son actif ; en 2023, Le Courrier de l'Atlas en compte « plus de 200 ». À titre de comparaison, Aujourd'hui le Maroc, en 2021, parlait d'« une centaine » de poèmes composés par ses propres soins. Quel que soit le décompte, ces textes forment un répertoire de référence de la chanson amazighe, dont les albums se vendent, selon Le Courrier de l'Atlas, à plus de 100 000 exemplaires.
Les festivals constituent l'autre colonne de sa carrière. Wikipédia en anglais documente une présence internationale continue : Paris en 1999, la soirée amazighe du septième festival international de Volubilis le 4 août 2006, la quatrième édition du Raïss Lhaj Belaïd à Tiznit en juillet 2006, Timitar à Agadir le 6 juillet 2007, le cycle Izlan au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du Quai Branly à Paris du 27 novembre au 5 décembre 2009, puis l'abbaye de Royaumont et Asnières-sur-Oise en octobre 2010. Au Maroc, elle figure parmi les têtes d'affiche de la seizième édition de Mawazine, où elle se produit le samedi 13 mai 2017 sur la scène de Salé, comme l'annonçait L'Observateur ; sa présence est également référencée sur la billetterie officielle du festival.
Elle revient sur les scènes marocaines au fil des éditions de Timitar : une soirée « mémorable » à Agadir en 2022, selon l'entretien de Femmes du Maroc, puis, en juillet 2023, l'ouverture de la dixième édition du festival à Agadir pour célébrer ses trente ans de carrière, selon Le Courrier de l'Atlas, qui lui consacre également un concert au théâtre de l'Alliance française à Paris, le lundi 5 juin 2023, avec une troupe d'instrumentistes et de chanteurs.
Les années 2020 lui ouvrent aussi le format court : elle lance en 2020 le titre Allo Agadir, rendant hommage à la ville, puis, en juillet 2021, le single Wargagh awal amazigh — « J'ai rêvé de paroles amazighes » — dont elle a composé paroles et mélodies et dont le clip, réalisé par Soufiane Lamghini, atteint 53 000 vues en deux jours sur sa chaîne, selon Aujourd'hui le Maroc. Le tournage, mené dans différentes régions du Souss-Massa, met en valeur tenues traditionnelles, bijoux d'argent et alphabet tifinagh, avec une traduction française des paroles.
Réalisations et impact
La portée de Fatima Tabaamrant dépasse la scène. Elle défend publiquement l'usage et l'enseignement de la langue amazighe et, en 2011, fait campagne pour la reconnaissance du berbère comme seconde langue officielle du Maroc. « Ce sont les lois, les décrets qui vont organiser l'exécution de cette reconnaissance d'une langue, d'une culture marginalisées pendant des siècles », déclare-t-elle à cette occasion, selon Wikipédia.
Elle porte cette revendication jusque dans l'institution : membre de la Chambre des représentants de 2011 à 2016, elle y est la première personne à poser une question en langue amazigh. Le passage à la politique ne coupe pas de la chanson — Le Courrier de l'Atlas décrit une artiste qui, à chaque concert, « ne cesse de clamer les droits des femmes et leur aspiration à plus de liberté », tout en abordant la condition féminine, la critique sociale et morale dans des textes qu'Amazighnews qualifie de « réfléchis et constructifs ».
Les reconnaissances officielles ponctuent ce parcours. En 2005, elle reçoit le prix de la meilleure chanson amazighe de l'année, selon Le Courrier de l'Atlas. En 2018, l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) lui remet le Prix honorifique de la culture amazighe pour l'ensemble de son œuvre artistique, une cérémonie organisée sous le haut patronage du Roi Mohammed VI — une distinction relayée également par Aujourd'hui le Maroc. Son nom et son rôle de Raïssa figurent en outre dans l'anthologie Rways, voyage dans l'univers des poètes chanteurs itinérants amazighs, conçue par Brahim El Mazned, et son parcours est présenté dans l'ouvrage collectif Women writing Africa: The Northern region, publié en 2009 par The Feminist Press.
Cette visibilité internationale nourrit un travail de transmission : elle s'attache à faire vivre la langue et à la faire évoluer, selon sa notice Wikipédia, tout en popularisant le répertoire du Souss auprès de publics non amazighophones — la traduction française des paroles de ses clips en est un exemple concret. Enfin, son action politique et artistique reste indissociable d'une défense de la culture amazighe présentée comme un patrimoine vivant, et non comme un folklore figé : c'est l'argument qu'elle répète, d'une scène à l'autre, de Timitar à l'Opéra Garnier.
Ce qu'on retient
Premier enseignement : l'école n'est pas le seul chemin de la maîtrise. Sans formation scolaire, Fatima Tabaamrant a bâti son autorité poétique par l'apprentissage direct auprès des maîtres du tandamt, prouvant qu'un répertoire oral peut produire des autrices à part entière.
Deuxième leçon : l'indépendance artistique se gagne sur l'organisation. En fondant et en dirigeant sa propre troupe, en recrutant elle-même ses instrumentistes, elle a brisé le schéma où la chanteuse reste choriste au service d'un rays — et ouvert une voie aux générations suivantes.
Troisième leçon : une carrière peut se déployer sur plusieurs scènes sans se diluer. Festivaliers (Timitar, Mawazine, Volubilis), éditrice (Taghlaghalt à l'Institut du monde arabe), cinéaste d'elle-même (Tihya) et parlementaire, elle a utilisé chaque plateau pour replacer la langue amazighe au cœur du débat public, jusqu'à poser la première question en amazigh à la Chambre des représentants.
Enfin, son parcours rappelle que les prix ne créent pas une trajectoire, ils la consacrent. Le prix de la meilleure chanson amazighe en 2005 puis le Prix honorifique de l'IRCAM en 2018 sanctionnent trente ans de travail continu : plus de cent soixante poèmes en 2017, plus de deux cents en 2023, une preuve de constance que peu d'artistes marocaines peuvent égaler.
Questions fréquentes
Qui est Fatima Tabaamrant ?
Fatima Tabaamrant, de son nom de famille Chahou, est une chanteuse, poétesse et compositrice marocaine née en 1962 dans l'Anti-Atlas, surnommée « la voix des Aït Baâmrane ». Chanteuse en tachelhit depuis 1983, elle a créé son propre groupe en 1991, siégé à la Chambre des représentants de 2011 à 2016 et reçu le Prix honorifique de la culture amazighe décerné par l'IRCAM en 2018.
Que signifie le titre de « Raïssa » ?
Selon Wikipédia, la Raïssa — en tamazight, tamrayst — désigne la maîtresse dans l'art de la chanson, de l'écriture poétique et de la composition musicale, et cheffe d'une troupe de musiciens. Fatima Tabaamrant revendique ce titre pour elle-même : elle est la première femme à avoir fondé et présidé sa propre troupe, à chanter ses propres poèmes et à recruter elle-même ses instrumentistes.
Quels festivals et quelles distinctions jalonnent sa carrière ?
Elle s'est produite au festival Timitar d'Agadir dès 2007 puis en 2022 et 2023 — où elle ouvre la dixième édition pour ses trente ans de carrière —, à Mawazine sur la scène de Salé en 2017, au festival international de Volubilis en 2006, au musée du Quai Branly à Paris en 2009 et à l'Opéra Garnier en 1994. Elle a reçu le prix de la meilleure chanson amazighe de l'année en 2005 et le Prix honorifique de la culture amazighe 2018 de l'IRCAM.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Chérifa Kersit et Aïcha Tachinouite.
Sources : Wikipédia — Fatima Tabaamrant · Wikipedia — Fatima Tabaamrant · Amazighnews — Fatima Tabaamrante, la diva de la chanson amazighe · Le Courrier de l'Atlas — Fatima Tabaamrant, la voix des femmes amazighes · L'Observateur — Les grands noms de la musique marocaine à Mawazine · Aujourd'hui le Maroc — Fatima Tabaamrant chante l'amazighité · Femmes du Maroc — « C'est le public qui donne le ton à mes concerts » · Mawazine — Fatima Tabaamrant · Photo : Dounia Benjelloun-Mezian, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0, page du fichier
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