Retour
Femmes Inspirantes 31 oct. 2026 9 min de lecture

Fatima Sadiqi : de la grammaire berbère aux études de genre au Maroc

Portrait de la linguiste qui a écrit la première grammaire berbère par une locutrice native.

LR

La Rédaction

Rédaction La Marocaine

Fatima Sadiqi : de la grammaire berbère aux études de genre au Maroc
📅 Dernière mise à jour : 31 octobre 2026

Fatima Sadiqi est une universitaire et chercheuse marocaine, professeure de linguistique et d'études de genre à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès. Née à Kénitra, d'origine amazighe, elle a publié la première grammaire du berbère écrite par une locutrice native de la langue et créé les premières structures universitaires d'études de genre du Maroc et du Maghreb.

Deux combats qui n'en font qu'un, pour elle : celui de la langue, et celui des femmes, longtemps écartées de l'autorité publique. « Le travail que je fais est très lié à qui je suis », résume-t-elle. Sa conviction, née de ce parcours : l'accès aux langues, donc à la parole publique, décide de qui détient l'autorité dans la société.

De Kénitra à Imshihn : une enfance entre deux mondes

Fatima Sadiqi naît à Kénitra, mais son village natal est Imshihn, dans la tribu amazigh des Ayt Hssan, en Azilal. Sa scolarité se déroule loin de là : primaire à Nador, secondaire à Taourirt puis à Oujda. Son père est officier militaire, ayant servi en France et en Allemagne ; sa mère est illettrée, mariée à quatorze ans. Fatima est l'aînée de neuf enfants.

« Je sais que tu es plus intelligente que ton frère, mais nous ferons semblant qu'il est plus intelligent que toi », lui répétait ce père qui voulait instruire ses filles. À l'école, elle fait un apprentissage plus douloureux : « je n'ai vu aucune information sur les Berbères, rien sur ma langue ; c'était tabou de parler berbère ». Dans le Maroc de son enfance, la plupart des locuteurs exclusifs du berbère sont des femmes, dont beaucoup n'ont pas accès à l'école.

De 1971 à 1976, elle étudie l'anglais à la Faculté des lettres de Rabat, obtient un certificat d'enseignement à l'École normale supérieure de Rabat en 1977, puis enseigne au lycée. De 1979 à 1982, elle poursuit la linguistique théorique à l'Université d'Essex, en Grande-Bretagne : une maîtrise et un doctorat sur le verbe en berbère et la syntaxe de la phrase complexe. Son directeur de thèse, le linguiste David Kilby, meurt peu après ; elle dédie ses premiers ouvrages à sa mémoire : « il m'a appris à franchir une frontière religieuse que je n'avais jamais imaginée possible ». De retour au Maroc à 28 ans, il lui faut près de six années pour être acceptée comme une universitaire à part entière.

Donner une grammaire au berbère, une langue niée

Ses travaux de thèse deviennent un combat scientifique : on objecte que le berbère n'est « pas une vraie langue », faute de grammaire formalisée ni de dictionnaire. Armée de sa formation linguistique et de la théorie de la grammaire internalisée de Noam Chomsky, elle ébauche un système grammatical de la langue. Deux ouvrages en sortent : Studies in Berber Syntax: the Complex Sentence (1986, 350 pages), puis la Grammaire du berbère (Paris, L'Harmattan, 1997), saluée comme la première grammaire de ce genre publiée par un locuteur natif.

Avec le chercheur Moha Ennaji, son mari, elle écrit le premier manuel de berbère pour enfants et organise des discussions hebdomadaires avec des enseignants : « on nous observait de très près, mais nous l'avons fait ». Le combat aboutit en 2011, lorsque la nouvelle Constitution introduce l'amazigh comme langue officielle du Royaume. « De petites victoires comme celle-là me réconcilient avec mon propre arrière-plan », commente-t-elle. Elle siège au conseil d'administration de l'Institut royal de la culture amazigh (IRCAM), créé par le roi Mohammed VI.

Créer les études de genre au Maroc, malgré l'opposition

Le second combat est institutionnel. Elle dépose en 1993 sa demande de création d'un centre d'études et de recherches sur les femmes, et n'obtient l'accréditation qu'en 1998, face à des enseignants âgés du département d'arabe qui voient là un import occidental inutile. Sa stratégie : montrer que ces cours s'enracinent dans l'érudition musulmane et arabe, et non dans la seule théorie féministe. Elle y fait entrer le grammairien du XIIIe siècle Ibn Al-Anbari, dont les écrits évoquent les femmes de manière atypique, et son livre Le Masculin et le Féminin — des vues pionnières qui, selon elle, « ont donné voix au féminin ».

En 2000, elle fonde le premier programme universitaire d'études de genre, doté d'un master et d'un doctorat : une première au Maroc et dans le Maghreb, qui inspirera des initiatives similaires dans toute la région. Professeure de linguistique et d'études de genre à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, elle y enseigne la syntaxe, la morphologie, les études de genre, les féminismes transnationaux et les médias, et encourage le travail universitaire sur les femmes amazighes et sur la vie rurale.

De l'université au droit de la famille

En 2006, elle fonde et dirige au Maroc le Centre Isis Femmes et Développement, une ONG tournée vers la réforme du droit de la famille et les droits des femmes, qui organise chaque année des forums internationaux sur les femmes en Méditerranée. En 2011, elle cofonde l'Institut international pour les langues et les cultures (INLAC), rattaché à son université, pour encourager le dialogue entre étudiants marocains, européens et nord-américains. Elle a par ailleurs dirigé la Fondation Spirit of Fez, qui organise le Festival des musiques sacrées de Fès.

Sa marque sur le droit est tangible : elle signe la pétition d'un million de signatures qui contribue aux révisions du Moudawana, le code de la famille, et à l'élévation de l'âge légal du mariage de 15 à 18 ans. « Le droit de la famille est comme l'échine dorsale des droits des femmes au Maroc », résume-t-elle. Elle mène aussi, autour de Fès et dans le nord du Royaume, des campagnes contre les mariages d'enfants, en sensibilisant les filles et leurs parents.

Son activité médiatique dépasse l'université : « Morocco's Veiled Feminists » (Project Syndicate, 2006, traduit en plusieurs langues), des tribunes pour Common Ground News sur la place du genre dans la constitution de 2011, des entretiens à CNN, à Al Jazeera ou dans Jeune Afrique. Experte des Nations unies pour le genre, elle a été désignée par le secrétaire général de l'ONU parmi les huit femmes membres du Conseil du développement. Elle ne porte pas le voile, mais dit n'avoir « aucun problème » avec la génération plus jeune qui le porte : « on peut être féministe et voilée en même temps ».

Une œuvre internationale, du berbère aux féminismes transnationaux

Women, Gender and Language in Morocco (Brill, 2003 ; second édition en 2009) est salué comme le premier livre international portant sur le langage et le genre dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, relu par des publications à comité de lecture comme Gender and Language, International Sociology ou le Journal of Pragmatics. Moroccan Feminist Discourses (Palgrave Macmillan, 2014) déconstruit les discours féministes urbains marocains à l'aune de l'identité amazighe. S'y ajoutent Women's Movements in the Post-« Arab Spring » North Africa (2016) et Daesh Ideology and Women's Legal Rights (Cambridge University Press, 2017).

Rédactrice en chef de l'International Journal of Languages and Linguistics et du Journal of Feminist Research, elle dirige aussi l'Oxford Encyclopedia of African Women's History. En juin 2018, elle est élue présidente de l'Association for Middle East Women's Studies (AMEWS), première femme d'Afrique du Nord à occuper ce poste. Quatre bourses Fulbright, une bourse de la Harvard Divinity School (2006-2007) pour ses recherches sur les femmes et les langues, une bourse du Woodrow Wilson Center (2015-2016) et des séjours de chercheuse associée de Rutgers à Harvard jalonnent cette carrière internationale.

Questions fréquentes

Qui est Fatima Sadiqi ?

Fatima Sadiqi est une professeure marocaine de linguistique et d'études de genre à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, née à Kénitra et d'origine amazighe (village d'Imshihn, tribu des Ayt Hssan, région d'Azilal). Elle est l'auteur de la Grammaire du berbère (L'Harmattan, 1997).

Quel rôle a-t-elle joué pour la langue amazighe ?

Après un doctorat à l'Université d'Essex sur le verbe et la phrase complexe en berbère, elle publie Studies in Berber Syntax (1986) et la Grammaire du berbère (1997), première grammaire de la langue écrite par une locutrice native. Ses recherches et son militantisme s'inscrivent dans le combat qui aboutit à l'inscription de l'amazigh comme langue officielle dans la Constitution de 2011.

Quels sont ses ouvrages de référence ?

Women, Gender and Language in Morocco (Brill, 2003 ; 2e éd. 2009), Moroccan Feminist Discourses (Palgrave Macmillan, 2014), Women's Movements in the Post-« Arab Spring » North Africa (2016) et Daesh Ideology and Women's Legal Rights (Cambridge University Press, 2017).

Sources

Photo : Sadiqi Fatima — Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Lire aussi :

LR

À propos de l'auteure

La Rédaction

La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.

Conversations & Échanges (0)

Espace réservé aux lectrices

Partager votre regard ou une expérience

Soyez la première à ouvrir la conversation sur cet article.

Dans la Même Collection

Poursuivre la Lecture