Fatima Rhazi : du match Maroc-Algérie aux ateliers de Marseille
Photographe de presse sportive pionnière au Maroc, Fatima Rhazi a couvert la Marche verte et les grands matchs avant de s'installer à Marseille. Elle y a fondé en 1994 l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs, chevalier de la Légion d'honneur en 2009.
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Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Fatima Rhazi, née le 6 mai 1956 à Oujda, est une journaliste, photographe de presse et militante associative maroco-française. Pionnière du photojournalisme sportif au Maroc, elle a couvert la Marche verte puis, carte de presse à la main, les grands matchs d'une époque — avant de fonder à Marseille, en 1994, l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs, devenue un lieu d'insertion pour les femmes migrantes. Chevalier de la Légion d'honneur en 2009, elle poursuit aujourd'hui un travail qui relie la photographie, la cuisine et la transmission.
Son parcours se lit comme un enchaînement de ruptures : elle quitte la famille pour le métier, le Maroc pour la France, la photographie pour l'animation sociale sans jamais abandonner l'image. De cette trajectoire en zigzag est né un service concret — des ateliers, un restaurant associatif, des expositions de portraits — dont l'écho dépasse aujourd'hui les frontières de Marseille.
Origines et formation
Fatima Rhazi naît le 6 mai 1956 à Oujda, dans l'est du Maroc, selon Wikipédia, qui lui reconnaît les nationalités française et marocaine. Elle grandit dans une famille nombreuse : elle est l'aînée d'une fratrie de six garçons, précise Marcelle, et elle a toujours dit que cette présence masculine l'avait « rendue solide », rapporte Rebecca Marshall à propos de son reportage publié par AramcoWorld.
À quinze ans, elle quitte Oujda pour Paris, où elle retrouve une tante gérant un café-restaurant dans le troisième arrondissement. Elle y effectue une formation de trois ans en stylisme — l'Institut polytechnique de stylisme de Paris pour Wikipédia, l'Institut de coupe et de haute-couture de Paris pour Marcelle. Trois ans plus tard, diplômée, elle rentre à Oujda, puis refuse ce qu'elle décrit comme une « vie toute tracée » : un mariage jugé inévitable et le rôle qu'on lui assigne.
« À mon retour, j'ai refusé une vie toute tracée, un mariage inévitable, j'ai donc choisi la liberté en quittant ma famille », raconte-t-elle à Marcelle. Elle part donc pour Casablanca, à dix-huit ans, dans une ville qui, selon son récit recueilli par Yabiladi, considère les jeunes femmes seules avec méfiance : « Personne ne voulait me louer quelque chose, j'ai finalement trouvé une chambre libre au deuxième étage d'une maison, dans la médina de Casablanca. » Elle y conserve des liens si forts que, plus tard, elle y retourne « comme en pèlerinage ».
Ce qu'elle n'a pas appris à l'école, elle l'apprend dans l'urgence : le métier d'image lui est enseigné par le terrain casablancais, d'abord comme archiviste pour un photographe installé sur le boulevard Mohammed V, puis comme photographe sportive. La formation continue de stylisme et d'habillage féminin ne disparaît pas pour autant : elle nourrira plus tard son goût pour les portraits réalisés à partir « de la richesse des costumes traditionnels », comme le rapporte Yabiladi en anglais.
Parcours professionnel
La première agence marocaine de photos de presse, fondée par Mohamed Maradji, photographe attitré du roi Hassan II, est sa porte d'entrée dans le métier. Elle y devient photographe sportive et, en 1975, participe à la Marche verte dont elle documente le passage, à travers ses photographies, les femmes en particulier. « Au-delà de la dimension politique et historique, cette marche a été une véritable école de la vie pour beaucoup de jeunes. Beaucoup de couples se sont formés là-bas », se souvient-elle chez Yabiladi.
En 1979, elle obtient sa carte de photographe de presse — un sésame qu'elle décrit comme « un combat de longue haleine » auprès de Marcelle — et devient la seule femme photographe présente au match Maroc-Algérie du 9 décembre 1979. Le souvenir est net : « Lors de la retransmission à la télévision, la caméra s'est arrêtée sur moi, et tout le Maroc m'a vu. Le lendemain, toute ma famille est venue chez moi pour exiger que j'arrête ce métier. On m'a sommée de choisir. » Elle choisit la photographie et, pendant trois ans, sa famille la renie, avant de revenir vers elle lorsqu'elle est aperçue à la télévision, près du roi.
Sa crédibilité professionnelle tient à la confiance de Mohamed Maradji : elle est la seule du laboratoire autorisée à développer les photos personnelles du roi, deux gardes veillant à la porte et détruisant les chutes de papier à sa sortie. Elle est aussi correspondante de presse pour le journal Mountakhab lors des matchs disputés à Nice, Monaco et Cannes après son installation en France, selon Yabiladi.
Les années 1980 marquent la bascule. Après un mariage en 1985 avec un pilote des Forces armées royales, de la famille fassie des Berrada, elle devient veuve environ deux ans plus tard, alors qu'elle élève une fille. Sa belle-famille, raconte-t-elle à Yabiladi, cherche à lui retirer l'enfant. Elle déménage trois fois pour y échapper, puis part : « Mohamed Maradji m'a obtenu passeport, visa, papiers… et je suis partie en France, à Marseille. » Wikipédia situe son installation à Marseille à la fin des années 1980 ; Yabiladi en anglais indique pour sa part qu'elle a quitté le Maroc en 1987 pour empêcher la garde de sa fille.
À Marseille, elle est photographie correspondante puis animatrice socioculturelle : elle trouve un premier emploi au centre social Belsunce, grâce notamment à l'une des deux autres photographes de la ville, Martine Derain, puis au centre social Bernard du Bois-Velten, entre la gare Saint-Charles et la porte d'Aix. « Ce jour-là, ma perception de la vie a totalement changé », dit-elle en évoquant la rupture sociale et familiale que vivent les femmes et les enfants immigrés, qui ne parlent souvent pas français. Elle y organise des ateliers pédagogiques de photographie et « fait défiler des femmes dans des tenues traditionnelles » face à un semblant de studio. En 1993, après le départ du directeur, son contrat n'est pas reconduit.
Réalisations et impact
En 1994, elle fonde l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs, à Marseille, avec un objectif affiché : favoriser l'insertion sociale et professionnelle des femmes issues de l'immigration, à travers des ateliers de cuisine, de couture, de photographie et de théâtre, selon Wikipédia. L'association devient un lieu d'échange interculturel, de transmission de savoirs et de renforcement de la confiance en soi pour des femmes venues d'Afrique du Nord, d'Afrique subsaharienne, d'Europe de l'Est ou d'Asie.
L'action part du diagnostic simple qu'elle expose à Yabiladi : « Les pouvoirs publics veulent voir des femmes libres, mais ce qu'ils ne comprennent pas, c'est qu'elles ne le seront jamais si elles ne sont pas, avant, autonome financièrement. » L'orientation vers l'apprentissage du français arrive vite, comme le vrai obstacle à lever. Vingt-cinq ans après la fondation, Marcelle recense soixante-deux personnes inscrites aux cours d'alphabétisation et aux ateliers de cuisine et de couture, originaires d'Arménie, d'Ukraine, d'Albanie, de Mongolie et du Moyen-Orient.
Les chiffres associés à l'association varient selon les sources et les époques : Yabiladi, en 2012, rapporte le chiffre de « 23 000 micro-entreprises » créées « en 12 ans » ; Marcelle, en 2019, évoque « 825 micro-entreprises » en cinq ans ; AramcoWorld, en 2018, indique que 1 257 personnes auparavant sans emploi sont passées par son atelier et travaillent désormais. Chacun de ces ordres de grandeur renvoie à une période différente, mais tous décrivent la même mécanique : valoriser les savoir-faire d'origine pour créer un revenu.
Le cœur économique de l'association est son atelier de cuisine, qui fonctionne sur commande et réservations, avec une capacité de prestations de 500 personnes : « Le restaurant marie le quotidien et l'extraordinaire, développe des démarches innovantes et festives, crée la rencontre entre des pratiques professionnelles et amateurs, entre des pratiques d'ici et d'ailleurs », résume Fatima Rhazi, qui note qu'en 2019 le Mucem lui a passé commande pour 350 convives. Le modèle reste sobre : plus de financement public depuis 2016, un mécénat du Crédit Mutuel dans la lutte contre l'illettrisme, et sinon de l'autofinancement à cent pour cent.
La reconnaissance officielle vient en 2009. Le président Nicolas Sarkozy, accompagné de la ministre de la Justice Rachida Dati, rend visite à l'association et la fait chevalier de la Légion d'honneur, « la plus haute distinction de mérite de la nation », selon le récit d'AramcoWorld repris par Rebecca Marshall, qui la cite : « Mais je suis un chevalier sans cheval ! » Elle profite, selon ce même récit, de l'occasion pour demander l'aide du président en faveur de dix-sept familles de migrants en difficulté pour obtenir leurs papiers.
Son parcours fait l'objet d'un documentaire, The Way North, réalisé par Shara K. Lange et sorti en 2008 chez Third World Newsreel, soixante minutes de français et d'arabe qui suivent trois femmes, dont Fatima Rhazi, sur fond d'émeutes de novembre 2005 et de présidentielle de 2007. Le film est projeté au Arab Film Festival de San Francisco, à l'Austin Film Society et à la cinémathèque de Tanger en 2008 ; une critique universitaire publiée en 2010 souligne qu'il documente sa trajectoire de photographe au Maroc puis en France et son travail associatif.
Wikipédia cite ensuite plusieurs reconnaissances médiatiques : un article d'AramcoWorld en 2018 consacré à son travail marseillais, un portrait de Marcelle en 2021, un reportage vidéo intitulé Objectif Liberté, un entretien accordé à RMT News International en 2023. L'association est également étudiée : une recherche menée par l'université américaine Wesleyan consacre, en 2022, plusieurs chapitres à son rôle de « pont culturel » à Marseille, selon Wikipédia, qui rapporte la thèse de l'enquêtrice Margot Shorey : l'association agit comme un « espace de parole et de création » où les femmes partagent leurs récits de migration à travers la cuisine et la photographie.
Enfin, son nom circule dans les projets récents. Il figure parmi les figures mises à l'honneur dans l'exposition itinérante Genres, immigration et engagement, présentée aux archives municipales de Marseille du 6 mars au 4 avril 2026, dont l'enquêtrice Samia Chabani a rassemblé les parcours de femmes immigrées, d'après Yabiladi en anglais. Yabiladi y rapporte aussi le témoignage écrit de Fatima Rhazi : « La situation m'a contrainte à fuir pour que ma fille ne m'arrache pas… Heureusement, la Moudawana, la Code de la famille marocain, a évolué depuis. »
Ce qu'on retient
Premier enseignement : le métier choisi contre la famille finit souvent par lui revenir. Reniée trois ans après le match Maroc-Algérie, Fatima Rhazi a vu les siens revenir vers elle lorsqu'elle est réapparue à l'écran — et sa longévité dans la profession a transformé un différend familial en exemple de détermination.
Deuxième leçon : les compétences ne se perdent pas, elles se recyclent. Le stylisme appris à Paris, la photographie sportive de Casablanca et l'animation sociale de Marseille ne forment pas trois vies séparées : elles alimentent un même travail, celui de mettre des femmes en image et en valeur.
Troisième leçon : l'insertion passe d'abord par la table et par la parole. L'atelier de cuisine, qui finance l'association tout en enseignant la langue et les codes professionnels, montre qu'un outil économique peut être un outil d'intégration — et que l'autofinancement protège d'une dépendance aux subventions.
Enfin, son parcours rappelle que l'engagement se mesure en portes ouvertes. Dix-sept familles aidées lors d'une visite présidentielle, soixante-deux inscrits aux cours, des centaines de convives, une exposition aux archives de la ville en 2026 : la carrière d'une photographe devenue militante se lit dans le nombre de personnes qu'elle a fait entrer.
Questions fréquentes
Qui est Fatima Rhazi ?
Fatima Rhazi est une journaliste, photographe de presse et militante associative maroco-française, née le 6 mai 1956 à Oujda. Pionnière du photojournalisme sportif au Maroc — carte de photographe de presse obtenue en 1979 —, elle s'installe ensuite à Marseille, où elle fonde en 1994 l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs et reçoit en 2009 le titre de chevalier de la Légion d'honneur.
Pourquoi a-t-elle reçu la Légion d'honneur ?
La distinction lui est remise en 2009, à Marseille, à l'occasion d'une visite du président Nicolas Sarkozy et de la ministre de la Justice Rachida Dati à l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs, en reconnaissance de son travail d'insertion des femmes migrantes. Selon le récit publié par AramcoWorld, elle a saisi l'occasion pour demander l'aide du président à dix-sept familles de migrants en difficulté pour obtenir leurs papiers.
Que fait l'association Femmes d'Ici et d'Ailleurs ?
Fondée en 1994 à Marseille, elle propose des ateliers de cuisine, de couture, de photographie et de théâtre, des cours d'alphabétisation en français et un restaurant associatif fonctionnant sur commande, capable d'assumer des prestations de 500 personnes. Son objectif est l'insertion sociale et professionnelle des femmes issues de l'immigration ; l'association se finance largement par elle-même depuis l'arrêt des financements publics en 2016.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Bouchra Ijork et Asmae El Moudir.
Sources : Wikipédia — Fatima Rhazi · Yabiladi — Une Marocaine à Marseille : le fabuleux destin de Fatima Rhazi · Marcelle — Fatima Rhazi : elle émancipe les femmes venues d'ailleurs · Yabiladi (en) — North African women's migration stories celebrated in Marseille exhibition · Rebecca Marshall / AramcoWorld — Marseille's melting pot cuisine · Light Projects — The Way North · Third World Newsreel — The Way North: Maghrebi Women in Marseille · Feminist Cowboy — critique de The Way North · Photo : Shaboutaro, Wikimedia Commons, licence CC0, page du fichier
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