Hajar Raissouni : de Larache à Paris, une plume qui refuse de se taire
De la presse arabophone indépendante au procès de 2019, puis de l'exil parisien à la direction d'Hounna : le parcours d'une journaliste qui a fait de son affaire un débat public.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Hajar Raissouni est une journaliste marocaine d'investigation, née en 1991 à Larache. Formée aux mathématiques puis au droit et à la science politique, elle a fait ses armes dans la presse arabophone indépendante avant de rejoindre Akhbar Al Yaoum, l'un des derniers quotidiens marocains qui critiquent régulièrement les positions de l'État. Son nom est devenu international en 2019, lorsqu'elle a été arrêtée puis condamnée à un an de prison dans une affaire d'avortement qu'elle a toujours niée, avant d'être graciée par le roi Mohammed VI après une mobilisation nationale et internationale.
Ce parcours raconte une génération de journalistes marocains poursuivis au titre d'affaires de mœurs : le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) consacrait en octobre 2024 un dossier aux journalistes graciés, parmi lesquels Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine, qui font face à des campagnes de diffamation et à des menaces après leur sortie de prison. Hajar Raissouni, nièce du premier, appartient à cette cohorte dont l'expérience a déplacé le débat public marocain sur la liberté de la presse et sur les droits des femmes.
Son affaire a notamment déclenché la campagne Kharija Ala L'Qanun, dite « Outlaws » (« hors la loi »), qui plaide pour la légalisation de l'avortement et des relations sexuelles hors mariage au Maroc, pays où l'avortement n'est autorisé que si la vie de la femme enceinte est en danger. Aujourd'hui installée à Paris, Hajar Raissouni dirige un média régional indépendant conçu depuis une perspective féministe et poursuit une recherche de doctorat à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Origines et formation
Hajar Raissouni naît en 1991 à Larache, au nord du Maroc. Wikipédia la décrit comme issue d'une famille conservatrice : son père est agriculteur et sa mère au foyer. Elle grandit dans une éducation religieuse traditionnelle et porte le hijab à partir de l'adolescence. Ces détails biographiques, rarement donnés par la presse, cadrent un parcours qui s'éloignera ensuite, étape après étape, du cadre dans lequel elle a grandi.
Après le baccalauréat, elle s'installe en 2009 à Salé et s'inscrit à la faculté des sciences de l'université Mohammed V de Rabat, où elle obtient une licence en mathématiques. C'est là que la trajectoire bascule : elle se tourne vers le droit, puis la science politique, et commence à publier ses premiers articles dans Al Ahdath Al Maghribia, un quotidien arabophone de gauche. La formation scientifique, puis juridique, lui donne les outils d'un métier qu'elle choisit d'exercer dans la langue arabe, celle de la presse quotidienne marocaine la plus lue.
Deux éléments de ce socle reviennent ensuite dans son travail de reportage : l'habitude de la démonstration, héritée des mathématiques, et la familiarité avec le droit, qui lui servira lors de son propre procès en 2019. Aucune des sources consultées ne donne de détails sur son premier jour de rédaction ni sur un mentor précis : ce que l'on sait, c'est qu'elle entre dans le métier à Rabat, au début des années 2010, dans une presse arabophone déjà très politisée.
Parcours professionnel
Hajar Raissouni commence sa carrière à Attajdid, le quotidien du Parti de la justice et du développement (PJD), où elle travaille deux années. Elle est alors proche du Mouvement pour la réforme et l'unité (MUR), organisation créée par son oncle Ahmed al-Raysuni. Selon Wikipédia, elle s'éloigne du mouvement en 2015 et quitte Attajdid en 2016 : le passage d'une rédaction de parti à un quotidien indépendant est la première rupture nette de sa carrière.
Elle rejoint alors Akhbar Al Yaoum, quotidien arabophone indépendant connu pour sa critique des positions de l'État, où elle travaille aux côtés de son oncle Soulaimane Raissouni, rédacteur en chef du journal. Ses sujets y sont constants et ancrés dans la société marocaine : les manifestations des diplômés chômeurs, la crise des étudiants en médecine, la réforme de l'éducation nationale, les enfants de la rue. Elle préparait par ailleurs une enquête sur la communauté chrétienne née de l'immigration subsaharienne au Maroc.
Sur son profil professionnel, elle se déclare journaliste d'investigation depuis 2013, travaillant sur les droits humains, la démocratie, les migrations et l'égalité des sexes à travers le Maghreb. Ce champ éditorial explique en partie la vigueur avec laquelle son affaire personnelle a été relayée par les organisations de défense de la presse : une reporter qui couvrait déjà les dettes sociales du pays s'est retrouvée au centre d'un procès médiatisé, avant de transformer cette expérience en matière de plaidoyer.
Depuis Paris, elle a rebâti son activité sur deux projets régionaux. Le premier est Hounna (هنّ), une plateforme médiatique indépendante qui produit un journalisme de perspective féministe, avec l'émission-débat Kalam Noun diffusée depuis avril 2025. Le second est le Maghreb Women Journalists Network (MWJN), un réseau régional connectant les journalistes femmes du Maghreb et de la diaspora, fondé en janvier 2026. Elle y est décrite comme fondatrice et directrice exécutive, tout en poursuivant un doctorat en histoire contemporaine à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, commencé en septembre 2024, après un master d'histoire du Maghreb et du Moyen-Orient.
Réalisations et impact
Le 31 août 2019, Hajar Raissouni est arrêtée alors qu'elle quitte un cabinet gynécologique à Rabat, en compagnie de son compagnon soudanais Rifaat Al Amine, de son gynécologue le Dr Jamal Belkeziz, d'un autre médecin et d'une assistante de la clinique. La police enquêtait sur la clinique au titre des avortements. Elle et son médecin soutenaient qu'elle était là pour un suivi de saignements internes ; au procès, ses avocats ont présenté l'examen gynécologique imposé comme une forme de torture et dénoncé des « preuves fabriquées ».
Le 30 septembre 2019, elle est condamnée à un an de prison pour avortement illégal et relations sexuelles hors mariage ; son compagnon reçoit la même peine, le gynécologue deux ans d'emprisonnement et deux ans d'interdiction d'exercer, selon Wikipédia et la presse du moment. Bien que des examens médicaux aient, selon les mêmes sources, établi qu'elle n'avait pas subi d'avortement, le jugement est rendu. Ses proches et de nombreux observateurs y ont vu un procès politique : elle couvrait notamment les détenus du mouvement social du Hirak dans le Rif.
L'affaire provoque une mobilisation sans précédent pour une affaire de presse marocaine. Amnesty International exige sa libération et la dépénalisation de l'avortement ; Heba Morayef, directrice du programme régional Afrique du Nord et Moyen-Orient de l'organisation, déclare à sa libération que « le cas de Hajar Raissouni montre qu'il reste encore beaucoup de travail à accomplir pour que les droits des femmes soient protégés au Maroc ». La Ligue démocratique pour les droits des femmes organise des manifestations à son soutien, et des figures publiques comme Ahmed Benchemsi prennent la parole en sa faveur.
Le 17 octobre 2019, le roi Mohammed VI gracie Hajar Raissouni, son compagnon, le gynécologue et les deux autres personnes de la clinique. Le communiqué du ministère de la Justice, rapporté par Wikipédia, justifie la grâce par la volonté royale de « protéger l'avenir des deux fiancés qui souhaitent fonder une famille conformément à la règle du droit ». L'amnistie clôt la détention, mais pas le débat : l'affaire laisse derrière elle une campagne durable, Kharija Ala L'Qanun, qui revendique la réforme de la loi marocaine sur l'avortement.
La période qui suit est marquée par le harcèlement, selon son témoignage de 2022. Deux jours après sa libération, le site Barlamane.com, proche du gouvernement, conteste la portée de la grâce ; des voitures de police stationnent devant son domicile. Elle retourne travailler à Akhbar Al Yaoum trois mois plus tard, puis son oncle Soulaimane Raissouni est arrêté le 22 mai 2020. Les conversations privées de sa famille sont publiées, et elle évoque des écoutes téléphoniques systématiques.
Elle finit par quitter le Maroc : un responsable du ministère de l'Intérieur serait, selon son récit, intervenu pour l'autoriser à partir à condition qu'elle cesse d'écrire sur le Maroc et son activité de défense des droits humains. Installée au Soudan, elle découvre avec le rapport d'Amnesty International que son téléphone et ceux de ses proches ont été ciblés par le spyware Pegasus. Avec plusieurs consœurs, elle y fonde Khmissa, un mouvement pour la défense des droits des femmes et de la liberté d'expression et de la presse au Maroc.
De Tunis, où elle témoigne en mars 2022 aux Assises internationales du journalisme, elle explique que les consulats marocains de Tunisie, d'Égypte et du Soudan ont refusé de renouveler son passeport, la plaçant devant la perspective d'une demande d'asile qu'elle redoute. Elle obtient finalement les documents nécessaires et rejoint la France, où elle s'inscrit à la Sorbonne. Le Committee to Protect Journalists consacre en octobre 2024 un dossier aux journalistes graciés confrontés aux smears et aux menaces : le parcours de Hajar Raissouni en est l'un des cas emblématiques.
Ce qu'on retient
Le parcours de Hajar Raissouni tient en trois verbes : raconter, témoigner, transmettre. Journaliste d'un quotidien indépendant devenu, malgré elle, le sujet d'un procès qui a fait la une des agences internationales, elle a transformé une affaire personnelle en argument public pour la dépénalisation de l'avortement et pour la liberté de la presse au Maroc. La campagne née en 2019 poursuit son chemin dans le débat marocain, où la loi n'autorise toujours l'avortement qu'en cas de danger pour la vie de la femme enceinte.
L'autre leçon est institutionnelle : l'exil n'a pas clos son travail journalistique, il l'a reconfiguré. Depuis Paris, elle construit des structures durables — un média, un réseau régional de journalistes femmes, une recherche universitaire — plutôt que de reprendre simplement une rubrique dans une rédaction existante. Dans l'entretien qu'elle accordait au Marie Colvin Journalists' Network en 2022, elle résumait sa motivation par l'idée d'« une force plus grande » qui la pousse à défendre la liberté, la justice et les droits humains, malgré l'anxiété et les relations perdues. « Le Maroc vaut la lutte pour la liberté et la démocratie », ajoutait-elle.
Questions fréquentes
Pourquoi Hajar Raissouni a-t-elle été condamnée en 2019 ?
Arrêtée le 31 août 2019 en sortant d'un cabinet gynécologique à Rabat, elle a été jugée pour avortement illégal et relations sexuelles hors mariage, et condamnée le 30 septembre 2019 à un an de prison. Elle a toujours nié avoir subi un avortement et produit des examens médicaux à l'appui de sa version ; elle a été graciée par le roi Mohammed VI le 17 octobre 2019.
Quel débat son affaire a-t-elle ouvert au Maroc ?
Son procès a donné une visibilité internationale à la campagne Kharija Ala L'Qanun, dite « Outlaws », qui réclame la légalisation de l'avortement et des relations sexuelles hors mariage. Les organisations de droits humains, dont Amnesty International, y ont attaché la demande de dépénalisation de l'avortement, actuellement autorisé au Maroc uniquement en cas de danger pour la vie de la femme enceinte.
Que fait Hajar Raissouni aujourd'hui ?
Elle vit à Paris, où elle dirige Hounna, une plateforme médiatique indépendante produisant un journalisme de perspective féministe, avec l'émission-débat Kalam Noun, et où elle a fondé en janvier 2026 le Maghreb Women Journalists Network. Elle y poursuit également un doctorat en histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Sofia Amara et Asma Lamrabet.
Sources : Wikipédia — Hajar Raissouni · Wikipedia — Hajar Raissouni · Marie Colvin Journalists' Network — entretien avec Hajar Raissouni · Medfeminiswiya — Assises internationales du journalisme de Tunis · The New York Times — Moroccan Journalist on Trial · Amnesty International — Morocco: journalist faces trial · CPJ — Morocco's pardoned journalists face smears, threats · LinkedIn — profil de Hajar Raissouni · Photo : Wada7 France, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
À propos de l'auteure
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