Fatna El Bouih : incarcérée, elle a fait de l'écriture une arme
Ancienne détenue politique des années de plomb, Fatna El Bouih a transformé son témoignage en œuvre littéraire et en action carcérale, jusqu'au documentaire présenté au Festival de Marrakech en 2025.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Fatna El Bouih est une militante marocaine des droits humains et une auteure, née en 1956 à Ben Ahmed, qui a témoigné des conditions de sa détention dans les prisons marocaines durant les années de plomb pour venir en aide aux autres prisonnières. Arrêtée en 1974 puis en 1977 pour « atteinte à la sûreté de l'État », elle publie en 2000 le premier récit d'une ancienne prisonnière politique marocaine, Une femme nommée Rachid, qui devient un texte fondateur de la mémoire des années de plomb.
De ce passé, elle fait un métier d'engagement. Membre fondatrice, en novembre 1999, de l'Observatoire marocain des prisons et du Forum pour la vérité et la justice — première organisation des victimes politiques des années de plomb, ébauche de l'Instance équité et réconciliation créée en 2004 —, elle cofonde ensuite l'association Relais-Prison-Société, anime un centre d'écoute pour les femmes victimes de violence, et reçoit en 2016 le prix littéraire Sofitel Tour Blanche pour son récit.
En 2025, son histoire devient un film. Le documentaire Fatna, une femme nommée Rachid, réalisé par Hélène Harder, est présenté en avant-première mondiale au Festival international du film de Marrakech, puis sélectionné à Hot Docs en 2026, tandis que l'autrice publie chez les éditions iXe Toutes peines confondues, un récit remanié de son parcours. Ce portrait retrace cette trajectoire, de Ben Ahmed aux tribunaux, des cellules aux commissions, uniquement à partir des sources citées en fin d'article.
Origines et formation
Fatna El Bouih naît en 1956 à Ben Ahmed, selon son article de Wikipédia FR, qui précise que son père, instituteur, accepte qu'elle fasse des études. Les sources divergent sur l'année exacte : l'entretien que la revue américaine MERIP lui consacre en 2001 indique qu'elle est née le 10 juillet 1955 à Benahmed, un village de la province de Settat, tandis que le catalogue des éditions iXe écrit qu'elle a « vingt et un ans lorsqu'elle est arrêtée en 1977 », ce qui renvoie à une naissance autour de 1955-1956. La divergence est faible, mais elle existe, et la signaler est plus honnête que la lisser.
En 1971, elle obtient une bourse d'internat au Lycée Chawqi, prestigieux lycée de filles de Casablanca, et rejoint le Syndicat national des élèves, l'organisation nationale des élèves marocains : c'est le récit de MERIP, confirmé dans ses grandes lignes par le Guardian, qui la décrit comme originaire d'un village à environ 60 km de Casablanca et dotée d'une bourse pour le même lycée. C'est là, au lycée, que se révèle son engagement : « Le centre de détention où j'ai passé la nuit se trouvait par une étrange coïncidence à côté de mon lycée », raconte-t-elle.
Lycéenne puis étudiante durant les années de plomb, elle milite au sein de mouvements contestataires de la jeunesse qui réclament plus de démocratie, selon Wikipédia. L'époque est celle décrite par l'article du même nom : une période qui court des années 1960 à 1999 sous le règne du roi Hassan II, marquée par la violence et la répression contre les opposants politiques et les activistes démocrates, depuis l'arrestation de militants de l'UNFP en juillet 1963 jusqu'aux grèves et insurrections étudiantes, en passant par l'assassinat de Mehdi Ben Barka et les deux coups d'État de 1971 et 1972.
Sur sa formation universitaire, les sources se complètent : MERIP indique qu'elle termine en prison une licence de sociologie et commence un master ; le résumé du livre Talk of Darkness publié par l'University of Texas Press confirme qu'elle « completed her undergraduate degree in sociology » durant sa détention. Aucune source consultée ne précise en revanche l'établissement d'origine de ses études avant l'arrestation, ni son diplôme après sa libération, au-delà de l'enseignement de l'arabe.
Parcours professionnel
La première arrestation a lieu en 1974 : elle est l'une des chefs de la grève des lycéens du 24 janvier 1974, selon MERIP. La seconde intervient en 1977, dans le cadre des arrestations massives de cette année-là, pour cause d'atteinte à la sûreté de l'État, précise Wikipédia. MERIP donne le détail, et il est glaçant : elle est enlevée le 17 mai 1977 et détenue en disparition forcée jusqu'au 19 novembre au centre de Derb Moulay Cherif, à Casablanca, avec d'autres militantes — Latifa Jbabdi, Ouidad Baouab, Khadija Boukhari et Maria Zouini —, puis transférée à la prison de Meknès, où elles sont détenues de 1977 à 1979 sans jugement.
En 1979, elle participe à l'organisation d'une grève de la faim pour faire reconnaître le statut de détenu politique de son groupe. En 1980, la cour de Rabat la condamne à cinq ans de prison pour « conspiration contre la sécurité de l'État », appartenance au groupe marxiste-léniniste illégal « 23 Mars » et distribution de tracts et d'affiches. Elle purge sa peine à la prison civile de Kénitra, de 1980 à 1982, où elle achève aussi sa licence de sociologie. Le résumé anglophone de Talk of Darkness ajoute qu'elle est arrêtée pour la première fois à Casablanca comme responsable étudiante de 18 ans proche du mouvement marquiste, puis réarrêtée, victime de disparition forcée et torturée au cours de la décennie suivante.
À sa sortie de prison, elle enseigne l'arabe dans un collège de Casablanca — MERIP cite le Collège Najd, où elle enseigne depuis 1982 —, se consacre à sa famille et à l'écriture d'articles et de récits, selon Wikipédia. Elle rejoint l'Union de l'action féminine (UAF), animée par Latifa Jbabdi, elle-même ancienne détenue politique des années 1970. En parallèle, dès 1995, elle bénévole chaque semaine au centre d'écoute et d'orientation juridique et psychique des femmes battues du quartier de l'Hermitage, à Casablanca, « le premier du genre au Maroc », selon son entretien avec MERIP : un fichier est ouvert, des dossiers sont préparés pour avocats et psychiatres, et c'est l'écoute, l'istima', qui est sa spécialité.
Vient le temps des institutions. Fatna El Bouih devient membre fondatrice de l'Observatoire marocain des prisons, créé en novembre 1999, et du Forum pour la vérité et la justice, créé la même année : ce forum est « la première organisation des victimes politiques des années de plomb », une ébauche de la future Instance équité et réconciliation mise en place en 2004 par le roi Mohammed VI, rappelle Wikipédia. MERIP précise que l'Observatoire est officiellement organisé le 13 novembre 1999. Elle est depuis écoutante à l'Association Insaf, au soutien des femmes en détresse et notamment des détenues enceintes.
Sur le plan littéraire, elle publie plusieurs récits et témoignages aux Éditions Le Fennec, marocaines : d'abord Une femme nommée Rachid, puis Atlasyat, témoignages des coulisses de l'histoire. Le premier paraît d'abord en arabe sous le titre حديث العتمة (Discours des ténèbres), puis en français ; une version anglaise, Talk of Darkness, est traduite de l'arabe par Mustapha Kamal et Susan Slyomovics et publiée par l'University of Texas Press. En 2016, Une femme nommée Rachid reçoit le prix littéraire Sofitel Tour Blanche, distinction attribuée par Le Matin à l'occasion de sa quatrième édition, pour un récit qui « témoigne d'une femme incarcérée pendant près de 7 ans dans les prisons marocaines ».
Réalisations et impact
L'apport premier est mémoriel. En publiant, elle rompt un silence : elle est, selon le catalogue des éditions iXe, « première prisonnière politique marocaine à avoir publié sur son expérience carcérale », et elle s'est « saisie de la plume comme d'une arme », à la fois pour témoigner des violences spécifiques des quartiers pour femmes des prisons et pour « reprendre pied dans le monde des vivants ». L'analyse universitaire a suivi : un mémoire de l'Université Lumière-Lyon-II, déposé le 16 juillet 2018, est consacré à « la violence carcérale de genre dans les années de plomb au Maroc à travers l'écriture testimoniale de Fatna El Bouih ».
Deuxième apport, l'action carcérale. Avec Relais-Prison-Société, cofondée en novembre 1999 selon l'INOVAS et placée selon 100 Femmes sous sa présidence depuis sa création en 2005, elle travaille à la réinsertion des anciens détenus. Le même portrait détaille les chantiers : la création et la gestion d'une crèche dans le quartier des femmes de la prison locale d'Ain Sebaâ, à Casablanca ; la scolarisation des enfants des anciennes détenues, avec prise en charge des fournitures ; et l'introduction d'ateliers d'art-thérapie pour les détenues, expérimentée à la prison de Casablanca dès 2013 avec Dominique Langlois, puis avec le café « La Scala », avant d'être généralisée à d'autres prisons marocaines avec l'appui des psychologues de l'administration pénitentiaire.
Elle a aussi fait de l'enfance en détention un combat. « J'ai choisi de concentrer mon action sur les dizaines d'enfants emprisonnés dans les prisons, puisque la loi marocaine permet à chaque mère de garder son enfant jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de cinq ans », explique-t-elle à 100 Femmes, qui ajoute que son autre priorité est la scolarisation des enfants de détenues libérées. Dans l'entretien accordé au Festival de Marrakech en 2025, elle insiste sur les avancées lentes mais réelles : des relations améliorées avec le système pénitentiaire, l'introduction de peines alternatives, l'ouverture des prisons à la société civile — « le début des premiers résultats de ce travail ».
Troisième apport, la transmission. Le documentaire Fatna, une femme nommée Rachid, réalisé par Hélène Harder, est présenté en avant-première mondiale au 22e Festival international du film de Marrakech, du 28 novembre au 6 décembre 2025, selon Morocco World News ; le film a aussi été projeté à Hot Docs en 2026, où la réalisatrice a expliqué que le titre reprend celui du livre français de Fatna El Bouih, publié en 2000 au Maroc, et qu'il « ajoute FATNA ». Le synopsis de Le Groupe Ouest décrit l'ambition : aux Archives nationales du Royaume du Maroc, des milliers de fichiers de victimes de violences politiques attendent d'être catalogués, dont celui d'une lycéenne de 21 ans disparue et torturée dans les années 1970 ; le film suit Fatna, aujourd'hui âgée de 67 ans, qui travaille dans les prisons, milite pour l'égalité et partage son histoire avec des femmes syriennes survivantes de la prison de Saydnaya, tout en organisant un festival de cinéma à la prison d'Oukacha, la plus grande structure de détention de mineurs du pays.
Elle est elle-même très proche de ce dispositif. Dans l'entretien qu'elle accorde à Yabiladi pendant le festival de Marrakech, elle annonce la sixième édition du festival de cinéma d'Oukacha, du 16 au 19 décembre 2025, avec des temps de parole où de jeunes détenus racontent leur histoire et leur parcours avant la prison, et rappelle que le film peut être projeté dans les écoles et les centres de jeunesse : « Nous avons déjà reçu plusieurs demandes. » Elle y décrit aussi les outils de résistance des femmes en détention : « Créer des espaces où elles peuvent s'épanouir et retrouver confiance grâce à l'art-thérapie, la solidarité et la sororité est extrêmement important pour moi. »
Enfin, son témoignage circule au-delà du Maroc. L'entretien du CAREP Paris d'avril 2025, réalisé à l'occasion de la parution de Toutes peines confondues (iXe, 160 pages, parution le 28 mars 2025), la présente comme « écrivaine, militante associative et ancienne détenue politique des années de plomb » et souligne qu'elle est « première femme à porter ce combat au Maroc ». La revue de presse de l'éditeur recueille le commentaire de Kenza Sefrioui : ce témoignage « brise deux murs de silence : celui des tortionnaires, mais aussi celui imposé au nom de la hchouma », et rappelle la place des femmes dans les mouvements 23 Mars et Ilal Amam, « minorée voire invisibilisée par le récit patriarcal ».
Ce qu'on retient
Premier enseignement : l'écriture est une reconstruction. « Chaque mot que je pose sur le papier est une victoire contre l'oubli, une affirmation de ma dignité et de ma résistance », écrit-elle dans Toutes peines confondues. Dans l'entretien de Yabiladi, elle va plus loin : « J'ai souvent dit que la prison est une école qu'on ne souhaite à personne, un endroit qui nous apprend énormément de choses sur le monde et sur nous-mêmes. »
Deuxième leçon : le passage au collectif est le vrai départ. Du statut de détenu politique à celui de cofondatrice de l'Observatoire marocain des prisons et du Forum vérité et justice, en un seul automne, novembre 1999 — l'année de la mort de Hassan II et de l'avènement de Mohammed VI. La même année, l'Instance équité et réconciliation suivra, en 2004 : la société civile a précédé l'institution.
Troisième leçon : le combat le plus concret est le plus discret. Une crèche à la prison d'Ain Sebaâ, de l'art-thérapie dans les quartiers de femmes, la scolarisation des enfants de détenues libérées, l'écoute juridique des femmes battues depuis 1995 : ce sont ces chantiers qui donnent son relief à une biographie d'abord racontée en termes de souffrance.
Enfin, ce portrait rappelle que la mémoire se travaille. Un livre en arabe, une traduction française, une version anglaise, un prix littéraire en 2016, un film en 2025 et un ouvrage remanié chez iXe en 2025 : la trajectoire de Fatna El Bouih est celle d'un témoin qui a transformé le silence imposé en archive publique, et l'archive en outil pédagogique pour les générations qui n'ont pas connu les années de plomb.
Questions fréquentes
Où et quand Fatna El Bouih est-elle née ?
Wikipédia FR indique qu'elle est née en 1956 à Ben Ahmed, dans une famille où son père, instituteur, accepte qu'elle poursuive ses études. La revue MERIP, elle, situe sa naissance le 10 juillet 1955 à Benahmed, village de la province de Settat : les deux sources concordent sur le lieu, diffèrent d'un an sur la date.
Pourquoi a-t-elle été incarcérée ?
Arrêtée en 1974 à la suite d'une grève de lycéens, puis en 1977 pour « atteinte à la sûreté de l'État », elle est enlevée le 17 mai 1977 et détenue en disparition forcée à Derb Moulay Cherif avant d'être emprisonnée à Meknès sans jugement de 1977 à 1979. En 1980, la cour de Rabat la condamne à cinq ans pour conspiration contre la sécurité de l'État et appartenance au groupe « 23 Mars ».
Quels sont ses ouvrages et ses distinctions ?
Elle a publié Une femme nommée Rachid et Atlasyat aux Éditions Le Fennec, une traduction anglaise Talk of Darkness à l'University of Texas Press, puis Toutes peines confondues aux éditions iXe en mars 2025. Une femme nommée Rachid a reçu le prix littéraire Sofitel Tour Blanche en 2016, et son histoire a donné lieu au documentaire de Hélène Harder présenté au Festival de Marrakech en 2025.
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Sources : Wikipédia — Fatna El Bouih · Wikipédia — Années de plomb (Maroc) · Wikipédia — Instance équité et réconciliation · MERIP — This Time I Choose When to Leave (entretien) · The Guardian — Moroccan women in 3-D · University of Texas Press — Talk of Darkness · DUMAS / Université Lumière-Lyon-II — Écriture testimoniale de Fatna El Bouih (2018) · Le Matin — Fatna El Bouih remporte le prix littéraire Sofitel Tour Blanche · 100 Femmes — Fatna El Bouih · INOVAS — Fatna El Bouih · Éditions iXe — Toutes peines confondues · CAREP Paris — 5 questions à Fatna El Bouih · Morocco World News — Festival de Marrakech : un documentaire sur Fatna El Bouih · Le Groupe Ouest — Fatna, une femme nommée Rachid · Yabiladi — FIFM 2025 : Fatna El Bouih, resilience and legacy · Dispatch / Souzian — Hélène Harder, Fatna's Story Is Political, Feminist, and Poetic
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