Chérifa Kersit : la voix amazighe venue des collines du Moyen Atlas
Fille de seize enfants et sans école, Chérifa Kersit a fait de la tamawayt du Moyen Atlas une voix entendue de Khénifra jusqu'à Fès.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Chérifa Kersit est une chanteuse de tamawayt originaire de Khénifra, dans le Moyen Atlas marocain. Née en 1967 dans une famille de seize enfants à Tazroute Moukhbou, sur les terres de la tribu zayane, elle n'a jamais eu la possibilité d'aller à l'école : comme la plupart des filles de sa génération dans cette région rurale, elle grandit dans les travaux du champ et apprend à chanter dehors, dans les collines et les vallées du Moyen Atlas. C'est pourtant de ce point de départ, sans formation musicale et contre l'opposition de ses parents, qu'est partie une carrière qui l'a conduite des mariages du village aux scènes de Fès, de Merzouga, d'Ifrane et, en 2026, jusqu'à Paris.
Pour comprendre ce que Chérifa Kersit représente, il faut d'abord comprendre ce qu'elle chante. La tamawayt est un sous-genre de la poésie amazighe du Moyen Atlas, un genre chanté individuellement dans lequel l'émotion alterne entre la réjouissance et la souffrance. Le mot est le pluriel de timawayin et signifie littéralement, en amazigh, « l'accompagnatrice » ou encore « chanson de marche » : une poésie d'improvisation, omniprésente dans les activités de la vie quotidienne des berbères de l'Atlas, qui a parfois servi historiquement à communiquer sur de longues distances en profitant de l'acoustique des régions montagneuses. Jean Mazel, spécialiste de la culture amazighe, la décrit comme le « timbre sonore » du Moyen Atlas, et c'est précisément cette voix-là que Chérifa Kersit porte sur les scènes nationales et internationales.
Son parcours tient dans une formule simple : une enfance sans école dans le Moyen Atlas, des débuts imposés aux côtés de deux maîtres du loutar, un premier album enregistré en France à l'âge de trente-cinq ans, puis, à partir de 2008, la reconnaissance officielle de l'Institut royal de la culture amazighe. Entre les deux, elle est devenue l'une des interprètes de référence de la chanson amazighe, sans jamais quitter la discipline qui l'a vue naître.
Origines et formation
Chérifa Kersit naît en 1967 à Tazroute Moukhbou, dans la région de Khénifra, au cœur du Moyen Atlas. La source marocaine de Libération, relayée par Bladi.net, précise qu'elle grandit dans une famille de seize enfants et qu'elle fait ses débuts dès son jeune âge dans les mariages et les fêtes du village. Comme la plupart des filles de l'époque, elle n'a pu fréquenter l'école : ce sont les collines et les vallées du Moyen-Atlas qui deviennent son premier conservatoire. La biographie publiée sur Wikipédia reprend le même fait, en ajoutant qu'elle est issue d'une région rurale où l'accès à l'école lui a été refusé, et la fiche de Wikipédia en anglais situe sa naissance dans le village de Tazrout M'oukhbou, en soulignant qu'elle chante en tamazight du Moyen Atlas central.
Cette formation informelle n'est pas un détail biographique : elle explique le style. Chérifa Kersit n'a pas appris la musique dans une salle de classe mais dans le répertoire vivant de sa tribu, la tribu zayane de Khénifra, où la tamawayt se transmet de voix à voix. Wikipédia indique qu'elle chante de la chanson amazighe dans un style mélodique, accompagnée du loutar, du violon ou du bendir ; la même source rappelle que ce répertoire mêle tamawayt, folklore amazigh, ahidous et musique berbère. Le choix de l'instrument n'est donc jamais décoratif : le loutar ouvre la mélodie, le bendir donne le tempo, le violon prolonge le chant.
Le cadre familial n'a pas facilité les choses. Bladi.net rapporte que Chérifa s'est lancée dans son aventure artistique « malgré l'opposition de ses parents », et que cette voix n'a d'abord été possible que parce qu'elle s'est obstinée : rien, dans ses origines, ne la prédestinait à la scène — ni l'école, ni la ville, ni le réseau. Tout devait venir de la voix.
Parcours professionnel
Au début des années 1980, la carrière de Chérifa Kersit commence aux côtés de deux musiciens de la musique amazighe moderne, Mohamed Rouicha et Maghni, tous deux joueurs de loutar. Cette rencontre est le premier basculement : selon Wikipédia, c'est par eux qu'elle se fait connaître du grand public et acquiert une certaine renommée nationale. Bladi.net décrit ensuite une longue période où elle reste « à l'ombre de ces grandes stars de la chanson amazighe » — Hadda Ouâkki, Rqya Abbou, Tamhaoucht — en endossant le rôle d'accompagnatrice de grands chanteurs plutôt que celui de tête d'affiche.
Le second basculement se produit à l'étranger. En 1999, Chérifa Kersit effectue sa première visite en France, où elle participe au spectacle « Danses et chants des femmes du Maroc, de l'aube au crépuscule ». C'est à l'issue de cette tournée qu'elle peut enregistrer, en 2002, son premier album solo, Berbère Blues. Le fait est significatif pour deux raisons : d'abord parce qu'il faut attendre trente-cinq ans d'existence et un déplacement en Europe pour qu'un album sorte à son nom ; ensuite parce que, comme le résume Libération, cet enregistrement lui permet de rompre avec le statut d'accompagnatrice et d'imposer son style personnel.
La conséquence artistique est immédiate. Le portrait publié par Libération, repris par Bladi.net, souligne qu'avec Berbère Blues, Chérifa contribue à réhabiliter l'art des cheikhats, ces chanteuses longtemps délaissées par une partie du public, et permet à la femme de retrouver sa place dans un style musical qui avait été associé, dans les centres urbains, à l'idée de débauche. Sa poésie, profonde et métaphorique comme souvent dans les vers amazighs, traite du bonheur, de l'amour, de la tristesse, mais aussi de questions philosophiques sur la vie.
Sur scène, elle excelle dans la tamawayt, ces échanges de vers poétiques aux thèmes diversifiés qui exigent une grande force vocale : la chanson s'ouvre sur des mélodies de loutar, rythmées ensuite par les bendirs. La description insiste sur la matérialité de la voix — « aérienne, puissante et rugueuse », selon Libération — une voix qui crée une atmosphère de grandeur et qui, devant le public, affiche une nature calme et presque mélancolique.
La scène professionnelle s'élargit ensuite considérablement. Elle se produit sur des scènes françaises et marocaines : au festival Moonfest de Lalla Takerkoust en 2011, au festival international de Merzouga des musiques du monde en 2012, puis au festival de Fès des musiques sacrées du monde en 2012, 2013 et 2015. En juillet 2018, elle ouvre le bal de la soirée artistique de la troisième édition du Festival international d'Ifrane, organisé sous le haut patronage du Roi par l'association Forum Ifrane, Culture et Développement, aux côtés de Ragheb Alama et de Zakaria Ghafouli. Et en 2026, l'agenda culturel la donne à Paris, les 30 et 31 octobre, à la Cité de la Musique puis à la Philharmonie de Paris, dans deux soirées intitulées « Traditions marocaines » et « Paroles de cœur ».
Réalisations et impact
La consécration institutionnelle arrive en 2008. Chérifa Kersit obtient alors le Prix des Arts pour la chanson traditionnelle décerné par l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), conjointement avec Hadda Ouâkki et Ahmed Bizmaouen. Le prix est doublement important : il consacre une chanteuse qui n'avait aucun parcours académique, et il rattache explicitement son répertoire à une politique de valorisation de la culture amazighe, alors que l'IRCAM est la structure chargée de cette mission au Maroc. Wikipédia et OujdaCity rapportent tous deux la distinction.
L'autre champ d'impact est la transmission internationale. En juin 2019, lors de la 25e édition du Festival de Fès des musiques sacrées du monde, organisée du 14 au 22 juin sous le thème « Fès, à la confluence des cultures », Chérifa Kersit livre une prestation inédite aux côtés de la Serbe Svetlana Spajic, dans un cadre intimiste à Dar Adiyel, célèbre bâtisse fassie du XVIIe siècle. Jeune Afrique, qui rapporte la scène, y voit « une rencontre entre deux figures iconiques de la transmission du patrimoine vocal », symbole de la diversité culturelle que le festival prône cette année-là. Le passage d'une chanteuse de tamawayt du Moyen Atlas sur la scène de Dar Adiyel, aux côtés d'une artiste serbe, dit quelque chose de la trajectoire de cette musique : elle n'est plus un folklore régional, elle est un patrimoine qui dialogue.
La reconnaissance se mesure aussi à la place que Chérifa Kersit occupe dans les dossiers qui documentent le genre. L'article de Wikipédia consacré à la tamawayt la cite comme la représentante de ce chant dans diverses manifestations, nationales comme internationales. Le site agendaculturel, qui lui consacre une fiche détaillée, résume son apport en une phrase : son travail « permet d'entendre la richesse et la diversité de la musique du Moyen Atlas », une musique portée par la langue, les mélodies et les instruments de sa région.
Il y a enfin l'impact plus discret de la continuité. Chérifa Kersit a enregistré tard, presque vingt ans après le début de sa carrière, et publie peu : un album, Berbère Blues, reste la référence discographique que citent toutes les sources. Mais sa présence régulière sur les grandes scènes marocaines et européennes, sur près de trois décennies, a rendu la tamawayt audible pour un public qui ne l'entendait pas. Elle a ouvert une voie que d'autres chanteuses du Moyen Atlas ont pu emprunter.
Ce qu'on retient
Premier enseignement du parcours de Chérifa Kersit : l'absence de formation n'est pas une absence de méthode. Elle n'a pas fréquenté l'école, mais elle a intégré, dès l'enfance, un répertoire exigeant qui demande une force vocale particulière et une maîtrise de l'improvisation. Le terrain a tenu lieu d'apprentissage, et c'est ce qui lui a permis de tenir la scène pendant plus de quarante ans.
Deuxième leçon : les trajectoires ne sont pas linéaires. Vingt ans d'accompagnatrice, un premier album à trente-cinq ans, une reconnaissance officielle à quarante et un ans : la carrière de Chérifa Kersit est un contre-exemple des trajectoires précoces que l'on met d'habitude en avant. Elle montre qu'une artiste peut n'exister publiquement qu'une fois les conditions réunies — un enregistrement, un festival, un prix.
Troisième leçon : la reconnaissance institutionnelle compte, mais elle vient après le public. Le Prix des Arts de l'IRCAM de 2008 sanctionne une artiste qui avait déjà construit son audience avec Hadda Ouâkki, Rqya Abbou ou Tamhaoucht, et qui continuait d'accompagner d'autres chanteurs. L'institution n'a pas créé la carrière : elle l'a nommée.
Enfin, l'histoire de Chérifa Kersit rappelle qu'une langue et un genre peuvent survivre par la seule obstination d'une voix. Née dans une région rurale où elle n'a pas pu aller à l'école, elle a fait de la tamawayt — ce chant de marche, cette « accompagnatrice » des vallées du Moyen Atlas — un objet de scène, de festival et de prix. C'est peut-être là le trait le plus marquant de son parcours : avoir rendu audible une musique que tout, dans son origine, destinait au silence.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la tamawayt, le genre chanté par Chérifa Kersit ?
La tamawayt est un sous-genre de la poésie amazighe du Moyen Atlas, chanté individuellement et fondé sur l'improvisation, où l'émotion alterne entre réjouissance et souffrance. Le mot, pluriel de timawayin, signifie « l'accompagnatrice » ou « chanson de marche ». Le musicologue Jean Mazel en fait le « timbre sonore » du Moyen Atlas ; Chérifa Kersit en est l'une des interprètes de référence.
Quel prix Chérifa Kersit a-t-elle reçu en 2008 ?
En 2008, elle obtient le Prix des Arts pour la chanson traditionnelle décerné par l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), conjointement avec Hadda Ouâkki et Ahmed Bizmaouen. C'est la distinction institutionnelle la plus importante de sa carrière.
Quel est le premier album de Chérifa Kersit ?
Son premier album solo s'intitule Berbère Blues et sort en 2002, à l'issue d'une première tournée en France après sa participation, en 1999, au spectacle « Danses et chants des femmes du Maroc ». C'est avec cet enregistrement qu'elle passe du statut d'accompagnatrice à celui d'artiste à part entière.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Ahlam Lemseffer et Sofia Amara.
Sources : Wikipédia — Chérifa Kersit · Wikipedia — Cherifa Kersit · Wikipédia — Tamawayt · Bladi.net / Libération — Chérifa Kersit, la diva amazighe · OujdaCity — Chérifa Kersit ouvre le bal du Festival international d'Ifrane · Jeune Afrique — Festival de Fès des musiques sacrées · Agenda Culturel — Chérifa Kersit, voix de la chanson amazighe · Photo : souss24tv, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
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