Céline Croze : de l'assistante opérateur au prix Nadar
Photographe et artiste visuelle franco-marocaine née à Casablanca, Céline Croze est passée du cinéma à la photographie et a remporté le prix Nadar 2022 pour Siempre que.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Céline Croze est une photographe et artiste visuelle franco-marocaine, née en 1982 à Casablanca. Pendant des années, elle a travaillé derrière la caméra des autres — première assistante-opératrice sur des longs métrages primés à Berlin — avant de se retourner vers son propre regard. En octobre 2022, le prix Nadar Gens d'images récompense son livre « Siempre que », publié aux éditions lamaindonne : la consécration d'une trajectoire qui part du Maroc, passe par le cinéma et l'Amérique latine, et aboutit à l'un des prix les plus prestigieux de la photographie française.
Son itinéraire tient en un renversement simple mais exigeant : pendant ses années de plateau, elle a appris le récit en équipe avant de l'écrire seule avec un appareil photo. « Je suis une artiste visuelle originaire du Maroc et installée à Paris. Je travaille en tant que première assistante-opératrice dans le cinéma. Je collabore surtout pour des longs métrages qui m'amènent à voyager régulièrement en Amérique latine », résume-t-elle dans Fisheye. De ce double métier naît une photographie qui emprunte au cinéma ses couleurs, ses cadrages et son goût de l'avant et de l'après.
Origines et formation
Céline Croze naît à Casablanca en 1982. Wikipédia en fait une artiste visuelle franco-marocaine, née au Maroc, et sa fiche de galerie comme les portfolios internationaux reprennent la même donnée : origine marocaine, nationalité française, naissance casablancaise. Rien dans les sources disponibles ne décrit son enfance ou sa famille à Casablanca ; ce qui est documenté, c'est le choix d'études, décidé en France.
Elle y obtient un master en art du spectacle, puis se spécialise dans l'image cinématographique à l'École supérieure d'études cinématographiques et à l'Escuela Internacional de Cine y Televisión de Cuba, selon Wikipédia. Deux écoles, deux continents, une même discipline : l'image en mouvement. Elle complète sa formation par des voyages réguliers en Amérique latine, qui deviendront ensuite le terrain de ses séries personnelles.
De cette formation sort une professionnelle du cinéma, pas encore une photographe. Elle débute comme première assistante-opératrice, un poste de confiance qui exige de tenir la mise au point et de coordonner l'équipe de cadreur sur le plateau. Wikipédia cite deux longs métrages sur lesquels elle a travaillé : « Ixcanul » de Jayro Bustamante, Ours d'argent à la Berlinale 2015, et « Las herederas » de Marcello Martinessi, Ours d'argent à la Berlinale 2018. Deux films centro-américains et sud-américains primés à Berlin, deux signatures d'auteur : son pedigree de plateau est déjà international.
La photographie, elle, est restée longtemps en sourdine. « Le médium est présent dans ma vie depuis longtemps. De façon latente dans un premier temps : je ne m'autorisais pas à pratiquer », confie-t-elle à Fisheye. L'absence de cursus photographique n'a pas été un handicap mais une condition : l'écriture visuelle s'est construite sur le tas, à partir d'un métier où l'on regarde les autres filmer pendant des mois.
Parcours professionnel
Le basculement se produit en 2015. « En 2015, lors de mon premier tournage au Guatemala, j'ai réellement pris conscience de mon attrait pour la photo. Une forte énergie se dégageait de ce que je voyais et ressentais, c'était fascinant. J'ai donc commencé à documenter ma vie en Amérique latine », raconte-t-elle. La prise de conscience a lieu sur un tournage, c'est-à-dire exactement là où elle avait appris à voir : le plateau devient le lieu de sa propre conversion.
Deux ans plus tard, elle décide de donner une forme à cette intuition. « J'ai eu envie d'aller plus loin et de construire mon approche. Grâce à un workshop d'Antoine d'Agata, j'ai pu imaginer une nouvelle vision de l'acte photographique », poursuit-elle. Le stage auprès de l'auteur majeur de la photographie nocturne et transgressive marque le passage de l'amateur documentaire à l'auteure assumée ; elle en tire une méthode qu'elle décrit sans détour : « Mon approche est de l'ordre de la pulsion animale, de l'urgence. Il m'arrive d'errer des jours entiers pour retrouver un regard qui s'est greffé dans mes pensées. L'immersion est totale, et souvent douloureuse. »
Le grand sujet arrive pendant un tournage. « Je tournais un long métrage au Venezuela, dans une sorte de HLM, et je passais devant les membres d'un gang du bloc. Au début, ils essayaient de m'intimider avec des flingues et des grenades. Au final, je me suis liée d'amitié avec Yair, leur chef. L'envie de témoigner de la violence dans laquelle ils étaient enfermés m'a permis de les photographier, naturellement », explique-t-elle à Fisheye. De cette amitié naît la phrase qui donnera son titre au livre : « Siempre que estemos vivos nos veremos », « tant que nous serons en vie nous nous verrons » — les derniers mots de Yair, abattu un mois plus tard à l'âge de 27 ans.
Parallèlement, elle installe ses travaux dans la circulation des festivals, dont plusieurs au Maroc : les Rencontres internationales de la photographie de Fès, le Billboard Festival à Casablanca, la Biennale de Marrakech, la Fondation de la photographie de Tanger. La liste complète, relevée par Futures Photography et Réflexivités, ajoute la Biennale du Paraguay, le festival de Kassel et le Fuam Dummy Book Award d'Istanbul en 2018 pour son dummy book « Nothing Happened ». Le Maroc n'est donc pas seulement son lieu de naissance : quatre des expositions recensées par ces mêmes sources se tiennent au Royaume.
Les prix s'enchaînent ensuite. En 2019, elle est lauréate du festival In Cadaqués avec la série « SQEVNV ». En 2020, elle reçoit le prix Mentor de la Société civile des auteurs multimédia pour son projet de conte au Venezuela « Mala Madre », le prix révélation du festival MAP de Toulouse et le prix révélation du festival Face à la Mer de Tanger, tous deux attribués à la même série, selon Wikipédia. La même année, elle est sélectionnée parmi les cent photographes européens émergents repérés par GUP magazine et Fresh Eyes Photo Talent 2020. En 2021, elle est finaliste du prix HSBC photographie avec « SQEVNV » et lauréate du Tremplin Jeunes Talents du festival Planches Contact à Deauville.
La consécration éditoriale vient en 2022 avec « Siempre que », publié par les éditions lamaindonne — 120 pages, 50 photographies en couleurs, direction artistique de David Fourré. Phototrend rappelle que l'ouvrage est exposé la même année au 7e Festival du Regard, à Cergy, du 14 octobre au 27 novembre. En 2023, son film photographique « Mala Madre » reçoit le premier prix Screen du festival La Nuu de Rubí et le prix du public des Nuits Photo à Paris, selon Focale. Installée à Paris et représentée par la galerie Sit Down, elle présente par ailleurs son travail aux Rencontres d'Arles 2023 et à Paris Photo, selon FOCALE.
Réalisations et impact
La réalisation majeure reste le prix Nadar. Le ministère de la Culture annonce que la proclamation du 68e Prix Nadar a lieu le jeudi 27 octobre 2022 à la Bibliothèque nationale de France, et que la distinction revient à « Siempre que », un ouvrage de la photographe Céline Croze publié par les éditions lamaindonne. Le jury est présidé par Sylvie Aubenas, conservatrice générale des bibliothèques et directrice du département des Estampes et de la Photographie de la BnF — une présidence qui donne la mesure du niveau d'exigence auquel l'ouvrage a été confronté.
Le sort du livre est lui aussi institutionnel : le ministère précise qu'un exemplaire de chaque ouvrage reçu est conservé à la Bibliothèque nationale de France, au département des Estampes et de la photographie, partenaire historique du prix, tandis qu'un second rejoint le fonds Gens d'images de la bibliothèque du Musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône. Le travail d'une photographe née au Maroc entre donc dans deux collections publiques françaises.
Le contenu de l'ouvrage est un geste de témoignage, pas un livre de voyage. La présentation de l'éditeur raconte Caracas, l'azotea du bloc 11, la brume, la phrase de Yair : « Un mois plus tard, Yair fut abattu. Il avait 27 ans. » Le récit se prolonge dans l'entretien de Fisheye, où Céline Croze décrit les combats de coqs, Juan perdu dans sa pièce de la vieille maison coloniale, et cette vision d'êtres « qui s'accrochent au désordre de la vie ». La force de « Siempre que » tient à cette continuité : une phrase entendue, un visage, une série, un livre, un prix.
L'impact sur la photographie marocaine se mesure autrement : par l'exemple. Céline Croze a construit son parcours sans s'installer dans le marché local, mais en maintenant une présence régulière au Maroc — Fès, Casablanca, Marrakech, Tanger — et en y recevant, en 2020, le prix révélation de Face à la Mer à Tanger. Elle démontre qu'une carrière peut se nouer entre Casablanca, Paris et l'Amérique latine sans jamais choisir l'un des trois.
Enfin, il y a la méthode, transmissible. Son vocabulaire — cadrage, couleurs, empreinte d'un avant ou d'un après — vient directement du plateau de cinéma. « Mon métier influe beaucoup mon travail photographique. Notamment sur le travail des couleurs et du cadrage. J'essaye toujours de laisser l'empreinte d'un avant, ou d'un après », dit-elle. Une assistante opérateur devenue auteure : la leçon vaut pour toutes les métiers où l'on apprend d'abord en servant le regard des autres.
Ce qu'on retient
Premier enseignement : il n'y a pas de formation obligatoire pour devenir photographe. Céline Croze vient du cinéma, de l'art du spectacle et de Cuba, et c'est précisément ce détour qui lui donne une écriture reconnaissable. Le médium photographique s'est appris en silence, sans diplôme ad hoc, à partir d'un métier de l'image.
Deuxième leçon : le déclic peut arriver tard et sur un plateau. Lors du tournage guatémaltèque de 2015, déjà installée dans sa carrière d'assistante opérateur, elle mesure pour la première fois ce qu'une image fixe peut porter. Rien n'aurait été possible sans les années passées à regarder les autres filmer.
Troisième leçon : l'immersion demande une éthique. Photographier un gang vénézuélien suppose une relation de durée, une amitié, une promesse de témoignage. La série n'existe que parce que Yair a accepté le regard de Céline Croze ; le livre la prolonge parce que l'éditeur a su lui donner une forme.
Quatrième leçon : la reconnaissance vient parfois après. Prix révélation en 2020, prix Mentor en 2020, prix Nadar en 2022, prix de deux festivals en 2023 : c'est en quatre ans que tout s'enchaîne, après des années de travail sous d'autres signatures. Le parcours de Céline Croze est une réponse concrète à l'impatience que nourrit la jeune génération des photographes.
Questions fréquentes
Quel prix Céline Croze a-t-elle remporté en 2022 ?
Le prix Nadar Gens d'images 2022, décerné le 27 octobre 2022 à la Bibliothèque nationale de France pour « Siempre que », publié aux éditions lamaindonne. Le 68e prix a été présidé par Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la Photographie de la BnF.
Quel était son métier avant la photographie ?
Première assistante-opératrice de cinéma. Wikipédia la cite notamment sur « Ixcanul » de Jayro Bustamante, Ours d'argent à la Berlinale 2015, et sur « Las herederas » de Marcello Martinessi, Ours d'argent à la Berlinale 2018. C'est pendant un tournage au Guatemala, en 2015, qu'elle se tourne vers la photographie.
De quoi parle la série « Siempre que » ?
Elle est née d'une amitié nouée avec Yair, chef d'un gang au Venezuela, et reprend sa dernière phrase : « Siempre que estemos vivos nos veremos », « tant que nous serons en vie nous nous verrons ». La série, exposée notamment au festival MAP et à Face à la Mer, a valu à Céline Croze les prix révélation 2020 avant le prix Nadar 2022.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Safaa Erruas et Ahlam Lemseffer.
Sources : Wikipédia — Céline Croze · Wikipédia — Prix Nadar Gens d'images · Ministère de la Culture — Le lauréat du Prix Nadar 2022 est dévoilé · Fisheye Magazine — « Tant que nous serons en vie nous nous verrons » · Fisheye Magazine — Celine Croze distinguée par le Prix Nadar · Phototrend — Siempre que de Celine Croze · Éditions lamaindonne — Siempre que · Futures Photography — Celine Croze · Réflexivités — Céline Croze · FOCALE — Siempre que estemos vivos nos veremos · Festival Instantes — Céline Croze
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