Badia Skalli : 1993, l'une des deux premières femmes au Parlement
Militante étudiante en 1962, cadre de l'USFP puis pionnière de l'hémicycle en 1993, Badia Skalli a fait entrer les femmes au Parlement marocain.
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Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Badia Skalli, née en 1944 à El Jadida, est une femme politique marocaine, membre de l'Union socialiste des forces populaires (USFP). Célèbre pour avoir été, aux côtés de Latifa Bennani-Smires, l'une des deux premières femmes à siéger à la Chambre des représentants après son élection de 1993, elle est une figure du parcours long et discret des femmes dans la vie publique marocaine. D'abord militante étudiante, puis cadre d'un parti de gauche, elle a attendu trente ans avant d'obtenir un siège à l'Assemblée, et elle y est entrée en négociant l'ouverture des listes de son propre parti aux autres femmes.
Ce long itinéraire a été publiquement salué en janvier 2024, lors du symposium national marquant le soixantième anniversaire de la constitution du Parlement marocain. Le président de la Chambre des représentants, Rachid Talbi Alami, a rendu hommage à Badia Skalli et à Latifa Bennani-Smires en clôture de séance, qualifiant cet hommage de « moment symbolique de grande portée » et rappelant que les femmes sont entrées au Parlement lors de la cinquième législature, celle de 1993-1997, ouvrant « une nouvelle ère dans la vie du Royaume, celle de l'autonomisation politique de la femme marocaine ».
Le parcours de Badia Skalli se lit donc en trois temps : les années 1960 de la faculté de droit et du syndicat étudiant, les années 1970-1980 des premiers scrutins et des refus partisans, puis l'élection de 1993 qui fait d'elle une pionnière. Chacun de ces temps est documenté, dans le détail, par les archives du Courrier de l'UNESCO, par les pages de Wikipédia consacrées à la famille Skalli et par la presse marocaine. C'est ce matériau qui suit.
Origines et formation
Badia Skalli naît en 1944 à El Jadida, ville côtière située à environ cent kilomètres au sud-ouest de Casablanca. Elle grandit dans une ville de l'Atlantique qui sera, dans les décennies suivantes, un vivier de femmes politiques marocaines : c'est là qu'est née sa propre cadette, Nouzha Skalli, le 25 mai 1950. L'aînée d'une fratrie de trois femmes, Badia est aussi la sœur de Touria Skalli, née en 1955 dans la même ville. Les trois porteront, à des niveaux différents, une carrière dans la vie politique nationale.
La première marche militante remonte, selon le récit biographique publié par Bladi.net, à ses dix ans : une manifestation nationaliste passe devant chez elle et elle emboîte naturellement le pas aux marcheurs. Ce détail, anecdotique en apparence, annonce une trajectoire où l'engagement précède la formation. En 1962, elle rejoint les bancs de la faculté de droit de l'antenne de Casablanca de l'université Mohammed-V. L'Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), le syndicat étudiant, est alors à son apogée et constitue le fer de lance de l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Badia Skalli y adhère, puis rejoint le comité exécutif du mouvement.
Les événements de 1965 marquent une rupture. À la suite des manifestations étudiantes de cette année-là, tous les membres du comité exécutif sont enrôlés de force dans l'armée, à l'exception de Badia Skalli. Le récit relevé par le Courrier de l'UNESCO insiste sur le point : elle vit mal cette différence de traitement, due à son sexe. Le privilège apparent d'échapper à la caserne se lit comme une exclusion, et comme la preuve que son statut de femme continue de dicter ce qu'on attend d'elle. Elle rejoint alors l'UNFP, qui commence à opérer dans la clandestinité.
La vie personnelle s'entremêle à l'engagement. Elle se marie, mais son mari est tué trois ans plus tard dans un accident de la route : elle devient veuve, un statut qui, une décennie plus tard, fera l'objet d'une consigne interne de son parti. Ces années de formation — droit, syndicat étudiant, clandestinité, veuvage précoce — constituent le bagage avec lequel elle abordera chaque scrutin suivant.
Parcours professionnel
En 1975, l'UNFP se scinde. Badia Skalli devient membre fondateur de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et en dirige la section féminine. Son parti inscrit son combat politique dans le cadre des institutions, choix qui n'a rien d'évident dans un Maroc sortant des années d'exception. Elle devient candidate de l'USFP aux élections municipales de 1976, les premières depuis cette période. Sa campagne se déroule dans un quartier populaire majoritairement berbérophone : elle y découvre une population qu'elle connaissait mal, où de nombreuses femmes sont analphabètes et ne comprennent pas l'arabe, et où elle ne sent pas de réticence à l'égard des femmes politiques. En revanche, son parti lui demande de ne pas mentionner dans sa présentation électorale son statut de veuve, c'est-à-dire de femme sans mari. Elle n'est pas élue.
Elle n'est ensuite pas retenue comme candidate aux élections législatives de 1977. C'est aux élections locales de 1983 qu'elle obtient son premier mandat, en étant élue à un conseil municipal. Après le scrutin, l'USFP envisage de la nommer présidente du conseil municipal. Mais le tumulte qui en résulte au sein du parti, et les arguments « à coups de hadith » avancés par certains de ses membres, conduisent l'USFP à nommer un conseiller masculin moins expérimenté qu'elle. L'épisode illustre une méthode qui se répétera : la légitimité est reconnue, la responsabilité, refusée.
Tout change aux élections législatives de 1993. Jusque-là, l'USFP ne veut pas d'autre candidature féminine que la sienne sur ses listes. Cette fois, Badia Skalli proteste et menace de se retirer si d'autres femmes n'y figurent pas. Le parti cède. L'enjeu dépasse sa propre candidature : il s'agit d'obtenir que l'organisation présente plusieurs femmes, et non une seule porteuse du quota. Bladi.net résume l'issue : deux pionnières font leur entrée au Parlement à l'issue du scrutin, Badia Skalli pour l'USFP et Latifa Bennani Smires pour l'Istiqlal, deux femmes pour trois cents hommes.
Élue députée, elle siège de 1993 à 2002 au titre de la circonscription de Casablanca selon la fiche en anglais de Wikipédia. Elle est réélue en 1997, puis perd son siège aux élections de 2002, lorsque l'USFP ne la place pas sur sa liste de femmes. Ce scrutin de 2002 est, de fait, le premier où le principe de discrimination positive s'applique à une élection législative marocaine, le 27 septembre 2002 : trente-cinq femmes entrent alors à la Chambre, une trentaine élue sur des listes nationales de parti. En 2005, elle quitte, à 61 ans, le bureau politique de l'USFP. Sa carrière électorale s'achève là, mais son nom reste attaché à celle des premières.
Deux autres trajectoires familiales complètent le tableau. Sa sœur Nouzha Skalli, pharmacienne de formation, est élue députée en 2002 et devient la première Marocaine à occuper la fonction de cheffe d'un groupe parlementaire, avant d'être nommée ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité de 2007 à 2012. Sa sœur Touria Skalli est, elle, élue députée sur la liste nationale en 2016 avec le Parti du progrès et du socialisme, et siège à la Commission des secteurs sociaux. Trois sœurs d'El Jadida, trois partis différents, trois générations d'engagement.
Réalisations et impact
La première réalisation est symbolique et institutionnelle à la fois : l'entrée des femmes au Parlement marocain. Jusqu'en 1993, l'hémicycle n'avait connu aucune femme. À la faveur du scrutin de la cinquième législature, deux élues y accèdent et brisent un tabou. Le président de la Chambre des représentants lui-même, trente ans plus tard, en fait le point de départ de l'histoire parlementaire moderne : leur nombre est passé, dit-il, de deux députées en 1993-1997 à 96 femmes parlementaires pour la législature 2021-2026. La courbe est d'autant plus lisible que la Chambre a lancé, pour le soixantième anniversaire du Parlement, une étude intitulée « La représentation des femmes au Parlement en trente ans d'action parlementaire 1993-2023 ».
La deuxième réalisation est la réforme interne qu'elle a imposée à son propre parti. En refusant d'être la seule femme candidate de l'USFP en 1993, et en menaçant de se retirer, Badia Skalli a obtenu que d'autres femmes figurent sur les listes socialistes. Un geste de discipline partisane brisé au moment précis où il servait le plus : sans lui, l'USFP n'aurait probablement présenté qu'une seule femme, et l'ouverture serait restée lettre morte. C'est le type d'action qui ne figure dans aucun palmarès, mais qui change la composition d'une assemblée.
La troisième réalisation est la mémoire officielle. En janvier 2024, le Parlement marocain organise, sous le haut patronage du roi Mohammed VI, une exposition de photos et de documents et un colloque national pour son soixantième anniversaire, en partenariat avec les Archives du Maroc. À cette occasion, un hommage est rendu aux anciennes députées Badia Skalli et Latifa Bennani Smires, « les deux premières femmes à siéger au Parlement marocain dans les années 90 », comme le rappellent Le Matin et La Vie Éco. Le président de la Chambre y parle d'un hommage de « grande portée symbolique » et salue la contribution des deux femmes au renforcement de la présence féminine dans l'institution législative.
La quatrième réalisation est plus tardive, et familiale : celle des Skalli d'El Jadida. Nouzha Skalli est, en 2003-2004, la première femme à diriger un groupe parlementaire marocain, avant d'entrer au gouvernement. Touria Skalli rejoint la Chambre des représentants en 2016. La lignée de trois sœurs, parties de la même ville côtière, donne une mesure concrète de ce que signifie, dans un pays, une génération qui s'ouvre à la participation politique des femmes : non pas un fait isolé, mais une transmission.
Reste le bilan quantitatif, dressé par la Chambre elle-même et relayé par TelQuel : de deux femmes en 1993-1997 à 96 en 2021-2026, soit une multiplication par quarante-huit en trois décennies. Badia Skalli appartient au point de départ de cette courbe, celui où le quota était une personne, et où cette personne devait encore négocier sa propre présence.
Ce qu'on retient
Premier enseignement : l'obstacle n'est pas toujours l'opinion, mais l'organisation. À trois reprises, ce sont des décisions internes de l'USFP qui écartent Badia Skalli — la consigne de taire son statut de veuve en 1976, le refus de la présidence du conseil municipal en 1983, l'absence de son nom sur la liste de femmes de 2002. Dans les trois cas, le parti reconnaît sa compétence et lui retire la fonction. La politique se joue aussi dans ces arbitrages de coulisse.
Deuxième enseignement : une pionnière est d'abord quelqu'un qui négocie pour les autres. Sa véritable victoire de 1993 n'est pas son propre siège, mais l'exigence que d'autres femmes figurent sur les listes de son parti. Sans cette clause arrachée, l'histoire retiendrait un seul nom socialiste au lieu de deux, et l'ouverture aurait été plus étroite.
Troisième enseignement : la mémoire institutionnelle compte. Le Parlement marocain a choisi, pour son soixantième anniversaire, d'honorer nommément deux députées plutôt que de citer des chiffres. Cet hommage de janvier 2024, salué par le président de la Chambre et relayé par la presse nationale, replace les femmes de 1993 dans la chaîne des réformes du Royaume, de la création du Conseil national consultatif en 1956 à la Constitution de 2011.
Enfin, l'affaire Skalli rappelle que les carrières politiques ne se mesurent pas seulement aux mandats obtenus. Badia Skalli a siégé de 1993 à 2002, perdu en 2002, quitté le bureau politique de son parti en 2005 — et pourtant son nom figure, aujourd'hui, sur la page d'hommage de la Chambre des représentants. C'est la preuve qu'un parcours fait autant de traces dans les règles du jeu que dans les résultats des scrutins.
Questions fréquentes
Quand Badia Skalli est-elle élue et avec qui ?
Elle est élue députée aux élections législatives de 1993 sous les couleurs de l'USFP. Avec Latifa Bennani Smires, de l'Istiqlal, elle devient l'une des deux premières femmes à siéger à la Chambre des représentants : deux femmes au sein d'une assemblée de trois cents députés masculins.
Quel a été son parcours militant avant d'être élue ?
Adhérente de l'Union nationale des étudiants du Maroc à partir de 1962, elle rejoint le comité exécutif du syndicat, puis l'UNFP clandestine. Membre fondateur de l'USFP en 1975, elle dirige sa section féminine, se présente aux municipales de 1976, est élue au conseil municipal en 1983 et devient députée en 1993.
Pourquoi a-t-elle été hommageée en 2024 ?
En janvier 2024, le Parlement marocain a célébré le soixantième anniversaire de sa constitution par un colloque national et une exposition. En clôture de séance, le président de la Chambre des représentants, Rachid Talbi Alami, a rendu hommage à Badia Skalli et à Latifa Bennani Smires, les deux premières femmes députées du Royaume.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Aawatif Hayar et Najat Mjid.
Sources : Wikipédia — Badia Skalli · Wikipedia — Badia Skalli · Wikipédia — Nouzha Skalli · Wikipédia — Touria Skalli · Bladi.net — Badia Skalli · TelQuel — Soixantenaire du Parlement : hommage à Badia Skalli et Latifa Bennani Smires · Le Matin — Le Parlement marocain célèbre le 60ème anniversaire de sa création · La Vie Éco — Le Parlement marocain célèbre le 60ème anniversaire de sa création · Le Matin — 35 députées et de menus acquis · Hinde Taarji, « Une Marocaine dans l'arène », Courrier de l'UNESCO, 2000
À propos de l'auteure
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La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.
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