Hadda Ouâkki : l'Oum Kalsoum de l'Atlas, de la zaouia au Timitar
Rebelle, autodidacte et inoubliable : la cheikha du Moyen Atlas a traversé près d'un demi-siècle de chanson amazighe, du village d'Aït Ishaq aux scènes de Paris et d'Agadir.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Hadda Ouâkki est une chanteuse marocaine née en 1953 à la zaouia d'Aït Ishaq, dans la province de Khénifra. En près d'un demi-siècle de scène, la voix du Moyen Atlas est devenue l'une des figures les plus reconnaissables de la chanson amazighe : une cheikha qui a quitté son village à seize ans pour chanter, qui a monté son propre groupe en 1981, qui a été portée de Casablanca à Paris, et qui a annoncé en 2008, à l'issue d'un concert du festival Timitar d'Agadir, qu'elle mettait fin à une carrière de près de cinquante ans.
Son parcours se raconte en trois lieux. Le premier est un village berbère des hauteurs du Moyen-Atlas, où l'on naît dans une famille maraboutique et où la musique est rangée du côté de l'interdit. Le second est Casablanca, ville d'expansion économique et d'exode rural qui, dans les années 1960 et 1970, rassemble une population venue des campagnes et lui offre, dans les fêtes et les disques, le lien avec ses racines. Le troisième est la scène internationale, celle du Festival de l'Imaginaire de la Maison des Cultures du Monde à Paris, où Hadda Ouâkki se produit en mars 2014, à soixante ans, présentée par la presse française comme « la reine de la chanson amazighe » et « l'Oum Kalsoum de l'Atlas ».
Ce qui distingue Hadda Ouâkki, c'est moins un palmarès qu'une position : elle a été l'une des très peu nombreuses artistes amazighes à sortir de sa région et de son pays, à enregistrer, à être programmée hors du Maroc, et à transformer un répertoire de fête populaire en patrimoine reconnu. Wikipédia la qualifie de « figure emblématique de la chanson amazighe du Moyen-Atlas », l'édition anglaise de l'encyclopédie la compte parmi les « divas de la musique amazighe », et la Maison des Cultures du Monde rappelle que son tube « El âlm ya lâlm » lui a valu le surnom d'« Oum Kalsoum du Maroc ».
Origines et formation
Hadda Ouâkki naît en 1953 à Aït Ishaq, un village de la province de Khénifra, dans une famille maraboutique, c'est-à-dire une lignée de dignitaires religieux locaux. L'infobox de Wikipédia FR donne le 1er janvier 1953 ; la notice en anglais indique décembre 1953. Dans les deux cas, le décor est le même : un milieu conservateur où la musique et le chant sont rangés parmi les choses profanes, et où une fille est destinée à la vie pieuse d'épouse et de mère. Wikipédia rappelle que la province de Khénifra et le Moyen-Atlas forment le cœur de l'aire tamazighe centrale, la langue que la chanteuse parlera et chantera toute sa vie.
Dès l'enfance, la vocation contredit le cadre. À quatre ans, selon France 24, elle est déjà attirée par les rythmes soutenus de la musique amazighe ; les soirs de fêtes populaires, quand les femmes portent leur poésie sur la place publique, elle glisse hors de la maison de ses parents pour imiter celles qui font danser « les étoiles de l'Atlas ». À huit ans, elle se fait tatouer des arabesques bleues sur le visage, un usage que son appartenance à la lignée des marabouts lui interdisait : sa furieuse mère la laisse plusieurs nuits à la porte de la maison. À quatorze ans, elle est mariée de force à un vieillard de soixante-dix ans.
Elle n'a jamais fréquenté l'école. « Je ne suis jamais allée à l'école, j'ai appris en écoutant, en imitant et en apprenant par cœur », explique-t-elle à France 24. Sa formation est donc celle de l'oreille et de la fête : les rythmes de l'ahidus, la danse chantée collective du Moyen-Atlas sur laquelle les cheikhates — ces femmes artistes issues du monde rural et de milieux modestes — construisent leur chant individuel. La Maison des Cultures du Monde décrit ce répertoire : proche dans ses registres du raï algérien pour les zones arabophones, il s'inspire au Moyen-Atlas des rythmes de l'ahidus, dont l'interprétation individuelle et la personnalité hors du commun imposent au chant « une liberté de ton et une puissance d'expression qui en font les porte-parole de la classe populaire ».
Le déclic a un nom et une date. À seize ans, Hadda est repérée par Benaceur Oukhoya — également orthographié Bennasser Oukhouya —, maître de musique très réputé, lors d'une fête à Aït Ishaq. Le musicien, qui vient de fonder un groupe de musique populaire à Casablanca, lui donne la possibilité de chanter. Selon Wikipédia FR, elle décide de le suivre dans la métropole pour réaliser son rêve ; la Maison des Cultures du Monde précise qu'elle « fuit le foyer conjugal après un mariage forcé » pour rejoindre ce mentor, qui deviendra son parolier. France 24, de son côté, date de quatorze ans le mariage avec le vieillard et de seize ans la fuite vers Casablanca. Les détails diffèrent d'une source à l'autre, mais le mouvement est le même : quitter le village, la famille et le destin assigné pour entrer dans la musique.
Parcours professionnel
Les débuts datent, selon les notices, du tournant des années 1969-1970. Wikipédia FR indique qu'elle commence sa carrière artistique en 1969 avec le chanteur amazigh Bennasser Oukhouya, avec qui il forme depuis 1968 « un duo inoubliable qui a marqué l'histoire de la chanson amazigh du Moyen Atlas ». L'infobox de la même page situe ses « années actives » de 1970 à 2014. Pendant douze ans, Oukhoya est son mentor et son parolier : c'est dans la Casablanca des années 1960 et 1970 que Hadda Ouâkki connaît, selon la Maison des Cultures du Monde et France 24, « l'apogée de cet art populaire ». L'expansion économique de la ville attire alors toute une population rurale, et les Marocains exilés de la ville retrouvent dans son chant les notes familières des terres qu'ils ont laissées derrière eux.
En 1981, elle quitte Oukhoya pour monter son propre groupe, qu'elle crée avec le poète, parolier et chanteur Abdallah Zahraoui. Wikipédia FR en fait « la diva de la chanson amazighe au Maroc » ; la notice anglaise précise que la collaboration avec Zahraoui durera trente-cinq ans. Autour d'eux se construit une formation de scène : au Festival d'Île-de-France 2009, présentée sous le titre « Les Poétesses berbères du Moyen-Atlas », la composition affiche Hadda Ouakki Naciri au chant, Abdellah Zahraoui au chant et au percussion sur cadre tallunt, Hamid Chnani au loutar, Moulay Halouani au violon, Abdelhakim Mourad aux percussions, et trois danseuses, Malika Lachgar, Hadda Ferhati et Aicha Adarouch. Le loutar, violon à quatre cordes de la tradition amazighe, et le tallunt, tambour sur cadre, y tiennent la place centrale : l'instrumentation reste celle du Moyen-Atlas.
La carrière se joue aussi à l'extérieur. France 24 souligne qu'elle a été « l'une des seules à sortir des frontières de sa région et de son pays pour faire entendre sa voix à l'étranger », se produisant dans son pays puis dans la diaspora marocaine en Europe. En mars 2014, la Maison des Cultures du Monde l'invite pour deux soirées à Paris dans le cadre du 18e Festival de l'Imaginaire : le 8 mars à Cayenne, les 14 et 15 mars à la Maison des Cultures du Monde, 101 boulevard Raspail. Chaque représentation s'ouvre sur la projection du film documentaire « Hadda Ouakki » de Jacqueline Caux, tourné en 2013 (25 minutes, La Huit Production) ; la distribution du concert réunit Abdallah Zahraoui et Slimane El Hamzaoui au tallunt, Moulay Halouani au violon, Itto El Hachemi et Mazdou Akhrib à la danse. La même année, la chanteuse figure aussi dans le long métrage documentaire « Si je te garde dans mes cheveux » (2013, 70 minutes), portrait de trois musiciennes rebelles du Maghreb et du Machreq.
France 24 a couvert ces soirées parisiennes. Le portrait de Sarah Leduc, publié le 15 mars 2014, décrit une artiste « qui a passé sa vie à chanter », rentrant de tournée, la gorge qui racle, et qui a retrouvé le sommet de son art « à peine après une chanson ». Le journal rappelle son surnom d'« Oum Kalsoum de l'Atlas » et le rôle de « El âlm ya laâlm », « véritable éloge à l'amour charnel jeté à la face des puritains », titre qui a fait d'elle, selon la Maison des Cultures du Monde, l'« Oum Kalsoum du Maroc ».
Le calendrier des apparitions publiques se poursuit au Maroc. En septembre 2018, pour la 23e édition du Festival Jazz au Chellah, à Rabat, Hadda Ouakki se produit pour la première fois sur ce site : le Matin rend compte d'une soirée « on ne peut plus enflammée », où la « doyenne de la chanson amazighe » partage la scène avec le groupe d'Igor Matrovic, « State of Ku ». « Revenir à la capitale, dans laquelle j'ai donné beaucoup de concerts dans ma carrière, me fait très chaud au cœur », déclare la chanteuse au quotidien, qui salue « sa forte présence sur scène » et la fusion de ses musiciens avec ceux du trompettiste. La programmation de l'édition 2018 plaçait d'ailleurs côte à côte l'Aïta de Safi, avec Ouled Ben Aguida, et « Hadda Ouakki du Moyen Atlas ».
Réalisations et impact
Le geste fondateur de Hadda Ouâkki est d'avoir fait entrer un chant de fête populaire dans la durée : un groupe nommé, des disques, une tournée internationale, une présence médiatique. Wikipédia cite de sa discographie les titres « Ayamarg Awa », « Ewa Enhuba OuAaki », « Aceraa Allah » ou « Acheraa Allah » — des enregistrements qui ont circulé bien au-delà du Moyen-Atlas. L'importance de ce travail tient au statut social des cheikhates : la Maison des Cultures du Monde rappelle que ces femmes artistes « choisissent de consacrer leur vie à la musique, au chant et à la danse plutôt qu'à celle de femme au foyer et de mère à laquelle la société traditionnelle les destinait », qu'elles sont issues de milieux modestes, et que leur « mauvaise réputation est assez récente », liée à la moralisation croissante de la société marocaine et à la folklorisation d'un patrimoine artistique mal protégé. Chanter publiquement, pour une femme du Moyen-Atlas des années 1950, était un fait social autant qu'artistique.
Dans ce tableau, Hadda Ouâkki occupe la place d'une porteuse de mémoire. Elle a appris sans école, en imitant ; elle a construit un répertoire qui mélange la poésie de fête, l'amour, les travers de l'époque et l'injustice sociale ; elle a donné à un dialecte, le tamazight central, une présence sur scène et sur disque. Wikipédia FR range son registre parmi le tamawyt, le folklore amazigh, l'ahidous et la musique berbère — autant de manières de dire qu'elle a travaillé sur le matériau même de la culture amazighe de l'intérieur du pays, à une période où celle-ci ne disposait pas des circuits institutionnels d'aujourd'hui.
Un autre volet de l'impact est l'exposition internationale. La programmation de la Maison des Cultures du Monde en 2014 ne s'est pas limitée à deux concerts : projections, table ronde avec la journaliste et réalisatrice Caroline Bourgine, la réalisatrice Jacqueline Caux, l'ethnomusicologue Alain Weber et le journaliste Tewfik Hakem ont accompagné les soirées, dans un hommage au musicologue Daniel Caux. L'événement a donné à une artiste devenue sexagénaire une visibilité institutionnelle française, au même moment où elle annonçait la fin de sa carrière.
Cette fin de carrière est elle-même un fait documenté. En juillet 2008, à l'issue de son concert du festival Timitar d'Agadir, la chanteuse confie aux journalistes du mensuel Femmes du Maroc qu'elle arrête sa carrière, après « presque 50 années » de scène. La dépêche est reprise par Wikipédia, qui en a fait l'un des jalons de sa biographie. Le retrait annoncé clôt une trajectoire commencée au village : près d'un demi-siècle entre la fête d'Aït Ishaq qui l'a révélée et la scène d'Agadir qui l'a saluée.
Reste la question, posée par la notice anglaise de Wikipédia, de la reconnaissance matérielle : l'article indique que la chanteuse a longtemps vécu dans la précarité, n'encaissant pas de redevances sur ses chansons, celles-ci ayant été déposées au seul nom d'Oukhouya, de Zahraoui et d'autres collaborateurs ; en 2022, elle déclarait toujours espérer mener un combat juridique pour obtenir une part des droits d'auteur de ses propres chansons. L'histoire de la chanson amazighe se lit aussi là : dans l'écart entre la notoriété d'un titre et la propriété de l'œuvre.
Ce qu'on retient
Premier enseignement : la formation peut se faire sans école. Hadda Ouâkki n'a jamais été scolarisée ; elle a appris en écoutant, en imitant et en apprenant par cœur, dans les fêtes de son village. Le modèle de la transmission orale, de l'ahidus à la scène, a produit une des voix les plus reconnues de la chanson marocaine. Rien, dans son parcours, ne ressemble au conservatoire — et pourtant le répertoire a été fixé, enregistré, rejoué pendant cinquante ans.
Deuxième leçon : quitter sa région peut être une condition de la carrière. À seize ans, la fuite vers Casablanca transforme une fille de la zaouia d'Aït Ishaq en chanteuse professionnelle. La ville offre ce que le village ne peut pas : des musiciens, des labels, un public, la diaspora. Mais c'est en restant fidèle aux rythmes et à la langue du Moyen-Atlas qu'elle s'y impose.
Troisième leçon : un groupe et un auteur-compositeur valent mieux qu'un nom isolé. La création de 1981 avec Abdallah Zahraoui, trente-cinq ans de collaboration, une formation de scène stable autour du loutar et du tallunt : la durabilité vient de l'organisation artistique, pas seulement du talent vocal.
Quatrième leçon : une fin de carrière peut être un acte public. En annonçant son retrait à Timitar, en 2008, la chanteuse a choisi son lieu, son public et son moment — un festival de musique amazighe à Agadir, sous les projecteurs d'un mensuel féminin marocain. Depuis, ses disques, ses concerts filmés et les documentaires de Jacqueline Caux continuent de circuler, et les photographies de scène, comme celle publiée sur Wikimedia Commons, portent encore son nom sur les pages de l'encyclopédie.
Questions fréquentes
D'où vient Hadda Ouâkki et comment a-t-elle débuté ?
Elle est née en 1953 à la zaouia d'Aït Ishaq, village du Moyen-Atlas situé dans la province de Khénifra, dans une famille maraboutique. À seize ans, elle est repérée par le musicien Benaceur Oukhoya lors d'une fête à Aït Ishaq et le rejoint à Casablanca ; leur collaboration, commencée à la fin des années 1960, donne naissance à un duo devenu une référence de la chanson amazighe du Moyen Atlas.
Quand a-t-elle créé son propre groupe et avec qui ?
En 1981, avec le poète, parolier et chanteur Abdallah Zahraoui, après avoir quitté Benaceur Oukhoya. Wikipédia FR fait de Hadda Ouâkki « la diva de la chanson amazighe au Maroc » ; la version anglaise indique que la collaboration avec Zahraoui a duré trente-cinq ans. Sur scène, la formation associe le loutar, le violon et le tambour sur cadre tallunt.
Pourquoi et quand a-t-elle annoncé son retrait ?
En juillet 2008, à la fin de son concert donné dans le cadre du festival Timitar d'Agadir, elle confie aux journalistes du mensuel Femmes du Maroc qu'elle met fin à sa carrière après presque 50 années de scène. Elle avait alors 55 ans et une discographie circulant depuis les années 1970.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Chérifa Kersit et Aïcha Tachinouite.
Sources : Wikipédia — Hadda Ouâkki · Wikipedia — Hadda Ouakki · France 24 — Cheikha Hadda Ouakki, la chanteuse rebelle de l'Atlas · Maison des Cultures du Monde — Cheikha Hadda Ouakki · Le Matin — Rencontre avec la chanteuse amazighe Hadda Ouakki · Photo : Le360Live, Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0, commons.wikimedia.org
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La rédaction de La Marocaine explore mode, beauté, art de vivre et portraits de femmes inspirantes au Maroc et ailleurs.
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