Ilham Kadri

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Elle est née il y a 49 ans à Casablanca, d’un père marocain et d’une mère française. Sa grand-mère est femme de ménage. Un doctorat en chimie macromoléculaire décroché à Strasbourg en poche et quelques dizaines d’années plus tard, la voici à la tête d’un petit empire de 27 000 salariés pesant plus de 10 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Pour la première fois de sa longue histoire débutée en 1863, Solvay sera dirigé par une femme. Solvay cherchait depuis plusieurs mois l’oiseau rare, celui qui allait succéder à Jean-Pierre Clamadieu, en partance pour la présidence d’Engie.

La trilingue Ilham Kadri (français, anglais, arabe) a le profil. Jean-Pierre Clamadieu, qui a participé activement à la recherche de son successeur, se souvient de sa première rencontre avec elle. « Dans la liste finale, il y avait des bons, des très bons, mais elle était la seule candidate qui m’ait surpris lors de notre premier entretien. On perçoit quelque chose chez elle qui va au-delà de ce qu’on lit dans son CV. »

Le parcours d’Ilham Kadri est atypique. Elle n’a pas fait de grande école, n’appartient pas à l’establishment, et a réalisé l’essentiel de sa carrière à l’étranger. Elle démarre à Bruxelles, chez Shell, où elle rencontre son futur mari, puis travaille quelques années en France pour le chimiste LyondellBasell. Là, le docteur Kadri sort son nez des labos. Elle apprend les rudiments de la vente en côtoyant les sous-traitants de l’automobile comme Valeo ou Plastic Omnium, qui utilisent le plastique pour leurs pare-chocs, notamment. Ilham Kadri se frotte aussi à la gestion humaine. Si elle passe toujours du temps les mains dans les extrudeuses, dont elle garde longtemps les traces de brûlures, la jeune femme devient manager en encadrant des équipes.

Vue de Solvay, la double casquette scientifique et commerciale est donc essentielle. Ilham Kadri saura, c’est certain, adapter l’entreprise à ses nouveaux marchés. Mais la jeune femme se révèle surtout après, en intégrant Rohm ans Haas, un chimiste américain bientôt racheté par Dow Chemical. Sa carrière décolle. Elle le doit à un Français, Jérôme Péribère. Patron de l’une des divisions de Dow Chemical, il a repéré Ilham Kadri et la prend sous son aile. Jérôme Péribère l’envoie notamment à Dubaï installer une usine de dessalement d’eau de mer, une expérience très formatrice. Et lorsqu’il part diriger Sealed Air, une société spécialisée dans le packaging, il appelle à ses côtés la jeune femme. Péribère a une idée en tête. Sealed Air possède dans son portefeuille Diversey, une importante société spécialisée dans les produits d’entretien et de nettoyage pour les collectivités. Payée fort cher, Diversey perd de l’argent ; l’entreprise a besoin d’être remise sur pied et relancée, en vue d’être revendue. Ce sera la mission d’Ilham Kadri.

À partir de 2013, la patronne de Diversey se met à la tâche. Installée aux États-Unis, en Caroline du Nord, mère d’un garçon de 13 ans, elle développe l’entreprise un peu partout dans le monde. Elle ne rechigne pas à la tâche. Les équipes suivent, parfois en pestant. Certains cadres se souviennent de conférences téléphoniques organisées par Kadri le dimanche soir. « Elle peut être tyrannique », ose même une cadre qui a travaillé avec elle, ce que d’autres corrigent en parlant « d’exigence ». Elle dirige ses équipes à l’américaine, sans états d’âme. « Il y a eu plusieurs cas de burn-out dans le management », témoigne un haut cadre de Diversey. L’élégante Ilham Kadri sourit souvent, part parfois d’un grand éclat de rire, mais la patronne aux ongles soigneusement faits impose ses choix sans fléchir. « Elle a une très grande capacité d’écoute et elle prend les avis de tout le monde. Elle soulève toutes les pierres avant de prendre une décision stratégique », témoigne Amélie Négrier-Oyarzabal, associée-gérante chez Lazard, qui la connaît bien.

À marche forcée, Diversey remonte la pente. Ilham Kadri bouscule tout. Elle opère un changement culturel, auquel ont sans doute été sensibles les actionnaires de Solvay. Sous sa houlette, Diversey ne s’affiche plus comme un vendeur de savon ou de machines pour laver les sols, mais comme une entreprise sauvant des vies grâce à l’hygiène. Le docteur Kadri fait aussi entrer le bio et le digital dans la maison. Désormais, les porte-savons placés dans les hôpitaux ou les hôtels sont dotés d’une puce afin de prévenir lorsqu’ils sont vides. Diversey investit aussi dans quelque 500 robots qui nettoient les halls d’hôtel, les couloirs des aéroports ou encore les allées d’Amazon…

Ilham Kadri paie de sa personne. La CEO est une mordue de la communication. Elle pose, par exemple, en train de nettoyer un lavabo, calot blanc sur la tête et blouse Diversey sur le dos, avant de poster la photo sur les réseaux sociaux. Elle s’investit aussi pour aider les femmes. Ilham Kadri est la cofondatrice d’Issa Hygieia Network, qui veut faire avancer la cause féminine dans les entreprises de nettoyage, entre autres. Sans doute un juste retour des choses pour celle dont la grand-mère fut femme de ménage au Maroc. À l’automne, elle était aussi présente au Women Forum, à Paris, aux côtés de la ministre du Travail Muriel Pénicaud.

À la tête de Diversey, le travail d’Ilham Kadri paie. D’ailleurs, lorsque Jérôme Péribère quitte la direction de Sealed Air, maison mère de Diversey, il propose au board le nom de sa protégée pour lui succéder. Sans doute trop prudent, celui-ci refuse. Mais, lorsque Diversey est vendu à Bain Capital, en 2017, le fonds d’investissement la confirme à la tête de la société. Les marchés saluent son action : entre l’arrivée d’Ilham Kadri et la revente à Bain Capital, l’action a été multipliée par trois !

Chez Diversey, certains s’étonnent qu’un an après avoir déclaré sa flamme pour l’entreprise, Ilham Kadri ait répondu aux avances de Solvay. Les deux sociétés ne jouent pourtant pas exactement dans la même cour. Le chimiste belge réalise le triple du chiffre d’affaires de Diversey. De plus, chez Solvay, Kadri aura les mains libres, alors que Diversey est détenu par Bain Capital. Et puis elle voit sans doute là l’occasion de transformer, à nouveau, une entreprise. Dans son français ponctué d’anglicismes – elle demande cent jours pour les chasser ! –, Ilham Kadri assure qu’elle va révéler le potentiel de Solvay. Rien que ça. Elle s’appuiera, dit-elle, sur l’histoire de l’entreprise, qu’elle a étudiée dans ses livres d’étudiante. Comme si elle avait déjà poussé, à l’époque, la fameuse troisième porte qu’évoquait sa grand-mère. La porte qui mène à Solvay.

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