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Latifa Ibn Ziaten

Latifa Ibn Ziaten, mère du soldat français Imad, qui fut la première victime de Mohamed Merah, le 11 mars 2012.

Bonjour, avant tout, pouvez-vous vous présenter SVP ?
Je m’appelle Latifa IBN ZIATEN, je suis née au Maroc en 1960. La maman du premier soldat tué par Mohamed MERAH le 11 mars 2012 à Toulouse.
Je suis Présidente et Fondatrice de l’association Imad pour la Jeunesse et la Paix.
Racontez-nous un peu vos débuts en France.
Je suis arrivée en France en 1977 avec mon mari via la procédure de regroupement familial. Je voulais parler la langue française, avoir un contact avec eux, Pour moi, la langue était mon premier laissez-passer pour l’intégration.
Quand je suis arrivée en Français, je voulais surtout connaître la vie des femmes françaises, m’organiser comme elles, les voir agir et se comporter. Alors un jour, j’ai poussé la porte du Centre social de la mairie à apprendre et à lire et à écrire. Et cela c’est très bien passé. En plus des cours de langue, j’allais pouvoir m’initier à la couture, au tricot, à la cuisine et à la décoration.
Je me souviens comme si c’était hier de ces premières années ou j’apprenais à vivre en France, j’étais pressée de tout découvrir, tout connaître, Je brûlais de curiosité.
 Petit à petit j’adoptais les coutumes Françaises, mon premier Noel date de l’arrivée de mon aîné Hatim, comme les autres foyers je me suis mise aux préparatifs, j’ai acheté le sapin, un cadeau pour le bébé et j’ai concocté une dinde farcie comme j’avais vu faire.
A partir de ce moment la, cela ne s’est jamais arrêté, j’ai toujours trouvé cette fête belle et joyeuse. Il faut que je sois de la partie, et mon mari ne voit aucun inconvénient à ce qu’on partage la liesse générale.
Nous avons toujours célébré toutes les fêtes. C’est ainsi que j’ai donné à mes enfants une double culture et une double tradition.
J’ai déniché un poste de chef cuisinière à la cantine de l’école municipale à plein temps, j’ai mis tout mon cœur dans ce travail.
Malheureusement j’ai eu à cette époque un accident, double fracture au coude et au bras qui m’a empêché de poursuivre ce travail. J’entrais alors dans une période difficile ou je désespérais d’être sans activité et refusais l’handicap. L’idée de ne plus revoir les enfants à l’école me déprimait.
La mairie m’alors proposé un poste d’accueil et de surveillance au musée des Beaux-arts de Rouen, un lieu magnifique et riche d’histoire. Voilà ou j’en étais de ma vie professionnelle quand le drame est arrivé. Je suis actuellement en congé et j’attends d’aller mieux pour reprendre mon activité. Je ne peux pas retourner au musée en souffrant encore.
C’est un lieu de travail et il faut le respecter, s’y consacrer, y aller avec le sourire, s’en acquitter honorablement. Quand je serai bien dans ma tête je reprendrai mon poste.

– Parlez-nous de l’association Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix
Après la mort d’Imad, je voulais faire quelque chose pour qu’il ne soit pas oublié. Mais je ne savais pas précisément Je me sentais un peu perdue car brutalement mon mari et moi-même avons eu le sentiment que tout ce que nous avions fait pour que nos enfants réussissent s’est écroulé. Après avoir passé 40 jours au Maroc, je suis revenue dans ma famille à Rouen, j’ai alors fondé une association : Imad pour la jeunesse et la paix (http://association-imad.fr/)… J’ai ressenti le besoin de me rendre seule sur les lieux du drame à Toulouse. Puis j’ai éprouvé le besoin d’aller là où avait vécu Mohamed Merah, j’ai voulu comprendre comment un jeune avait pu devenir un meurtrier. Devant les tours de la cité, je suis tombée sur un groupe de jeunes d’une vingtaine d’années. Je leur ai demandé s’ils savaient où avait habité Mohamed Merah. Sans savoir qui j’étais, un jeune m’a répondu : « Mohamed Merah, c’est un martyr, un héros de l’Islam qui a mis la France à genoux. » J’étais abasourdie, effondrée et en colère d’entendre ses paroles. A cet instant je me suis dit qu’il fallait agir, tendre la main à ces jeunes qui étaient la cause de ma souffrance.
L’objectif principale de mon association est de:
Œuvrer à la mise en place d’un authentique dialogue interreligieux,
Prévenir les dérives sectaires et extrémistes, notamment dans certains quartiers où l’extrémisme, notamment salafiste, est à l’oeuvre depuis plusieurs années, et où la délinquance ne connaît plus de limites
Mettre sur pied une structure éducative laïque et républicaine, appuyée par une cellule d’écoute religieuse multiconfessionnelle, chargée d’intervenir en milieu carcéral ainsi que dans les écoles, particulièrement celles des quartiers où la jeunesse se voit en proie au désarroi et subit le règne du non-droit,
Promouvoir la laïcité et affirmer haut et fort qu’elle ne signifie pas le rejet de la religion, mais au contraire, le droit de vivre sa foi, tout en ayant l’obligation de respecter celle des autres ainsi que les lois de la République,
Créer un cadre public et officiel pour favoriser la discussion et les rencontres entre les acteurs de la vie citoyenne et les forces vives du pays, parmi lesquels les chefs d’entreprise, avocats, juges, policiers, enseignants, médecins, dignitaires religieux, la liste n’étant pas exhaustive.
– Quelle est à votre avis la solution pour éviter que des jeunes tombent dans le même piège que Mohamed Merah
Mon engagement, c’est d’aller à la rencontre de ces jeunes. Pour cela, depuis maintenant trois ans je vais dans les établissements scolaires, les universités, les centres sociaux, les associations, les maisons de quartier, les familles d’accueil et je veux plus particulièrement aider les mères seules qui sont de plus en plus nombreuses… . Je me rends également en prison pour parler aux détenus. Depuis les derniers attentats,  j’ai démultiplié mes déplacements pour témoigner auprès des jeunes, notamment ceux qui émettent le désir de partir en Syrie ainsi qu’auprès de leurs parents.

 

Pour sensibiliser les jeunes et moins jeunes, je commence à raconter un peu ma souffrance de mère, celle d’avoir perdu mon fils alors qu’il était un jeune homme heureux dans la vie, dans sa famille, dans son métier, fier d’être un militaire. Je parle ensuite de l’importance du vivre ensemble, de l’éducation, de la tolérance, du respect des valeurs Républicaines, du respect de l’autre quelle que soit la différence : physique, morale, religieuse… Je souligne aux jeunes que leur avenir leur appartient, qu’il est entre leurs mains et afin que cet avenir soit beau, ils doivent travailler dur, respecter l’école et leurs professeurs.

 

– Ça ne doit pas être facile pour vous, mais vous donnez le meilleur exemple du pardon, avez-vous pardonné ?
Quand j’ai décidé de créer une association j’ai choisi de défendre les jeunes qui étaient la cause de ma souffrance.
Je ne suis pas  animée par la vengeance ni par la haine, oui j’ai pardonné, j’ai pardonné ce qu’il était Mohamed MERAH, le jeune perdu, livré à lui-même. Mais pas ce qu’il a fait. Rien ne peut justifier le crime et la violence.
Mon combat va continuer car je crois dans cette jeunesse. Il faut l’écouter avec le regard de l’amour, lui transmettre les belles valeurs que nous avons eu la chance de recevoir, lui faire confiance, sans oublier que le mot confiance rime avec le mot exigence.
Je veux que mon fils Imad et toutes les autres victimes de ces attentats ne soient pas morts pour rien.  Je veux rester debout parce que mon fils est mort debout pour la France et je n’ai pas le droit de m’asseoir ni de baisser les bras. En tant que maman je veux rester debout pour que mon message arrive à tout le monde et pour montrer que malgré la souffrance, l’injustice, on peut rester debout… Je veux que l’on sache qu’Imad n’est pas mort pour rien.
Lors de mes rencontres dans les écoles, les enfants se mettent souvent à pleurer, je considère qu’ils ne pleurent pas pour ma souffrance mais parce que je réveille leur propre souffrance, leur manque d’amour et cela m’inquiète. Il y a de moins en moins d’écoute des jeunes de la part des adultes.
 Certes l’école commence à la maison mais malheureusement certains enfants souffrent du manque de présence, de disponibilité de leurs parents. Je sais que certains parents ont baissé les bras. Il faudrait alors que l’école, le gouvernement puissent prendre le relais mais que ces enfants ne soient pas abandonnés. J’ai remarqué lors de mes déplacements qu’il y avait un manque de psychologue et d’assistante sociale dans les établissements scolaires.
Je demande au gouvernement de donner les moyens pour qu’ils soient écoutés et aidés car on ne peut pas fermer les yeux face à ce problème. Il faut leur donner une chance, leur permettre de travailler, même ceux qui sont en échec scolaire. Il faut pour ceux-là plus que pour les autres, les écouter et surtout leur donner un peu d’amour. Ce manque d’attention et d’amour est une bombe à retardement qu’il faut désamorcer avant qu’il ne soit trop tard.
Je regrette que l’on ait supprimé le service militaire. C’était une période où on apprenait la discipline, le respect et le vivre ensemble. Au sein de l’armée on constate une mixité sous toutes ses formes : sociale, humaine, religieuse…et cela devient une famille.
J’ai organisé un voyage éducatif au Maroc en octobre 2013 avec 32 collégiens français, l’objectif principal de ce voyage est de Favoriser les échanges interculturels et intergénérationnels, favoriser l’autonomie de l’enfant, apprendre à vivre ensemble.
– Quels sont vos projets d’avenir ?
Cette année j’organise un voyage éducatif en Palestine et en Israël, du 22 au 28 avril prochain,  Il s’agit de proposer à 17 jeunes de découvrir Israël et la Palestine, deux pays dotés d’une histoire et d’un patrimoine uniques au monde et que chacun devienne auprès de son établissement scolaire un ambassadeur de la Paix.
Cette initiative humaine permet à cette jeunesse d’avoir l’occasion de vivre des situations nouvelles à dominante éducatives qui extrait le jeune de son schéma de vie quotidien et lui donne la chance de s’ouvrir à l’autre.
L’objectif principal est qu’à l’issue de cette expérience, l’élève puisse partager les valeurs du vivre ensemble, le sens du respect et l’esprit de tolérance.
L’autre aspect de ce projet éducatif est aussi de réaliser des échanges entre chaque pays, représenté par sa jeunesse, pour promouvoir un esprit de paix et de fraternité entre les peuples.
Ce sera aussi l’occasion d’acquérir une meilleure connaissance du Moyen-Orient, des institutions, des patrimoines culturels et des systèmes éducatifs et de découvrir l’histoire de cette région du monde dans le respect de ses rites et de sa culture.
C’est donc dans cette visée éducative que l’association « IMAD pour la Jeunesse et la Paix » a la volonté de tendre vers un monde où la Paix et le Respect se doivent d’être vécus comme des valeurs universelles et un lien de préservation pour notre Humanité en excluant la haine, la violence et toutes les formes de racisme.
– Quel est votre conseil pour les femmes qui veulent réussir ?
Quand on veut gagner sa vie, on y arrive. Et on peut échapper à la fatalité de ne rien faire, de vivre du chômage ou des allocations familiales. J’ai toujours eu le plaisir de fournir un effort comme tout le monde pour servir ce pays. Et pour mon bien aussi, évidemment. Car grâce à ce travail j’ai pu élever mes enfants, leur assurer l’école et aider mon mari à rembourser notre maison à Sotteville lès-Rouen.
Je n’ai pas fait de grandes études, Je sais seulement m’appuyer sur mon expérience de maman pour qui l’école est la base de tout, c’est pour cette raison que, sans niveau, sans certificat je surveillais mes enfants dans ce domaine et tenais absolument à leur faire faire leurs devoirs.
J’ai commencé dès mon premier. Hatim était un élève timide et il ne disait pas un mot à l’école maternelle. Un jour, la maîtresse m’a convoquée : « il y a un problème. Votre fils ne parle pas. C’est donc sans doute parce qu’il est né au Maroc. Il ne dit pas un mot en français.
Non, il est né en France, il est timide. Moi,  je lui parle français. Tous les soirs après cet incident, j’ai mis mon fils devant moi, j’ai sorti ces livres de maternelles, ses crayons, ses gommes, et nous avons appris tous les deux. Il liait, je lisais  avec lui, il écrivait, j’écrivais avec lui, nous apprenions à la même vitesse et nous répétions à voix haute le nom des légumes, des objets et des bêtes.
Aujourd’hui mon fils est un professeur de sport, il suffit d’avoir la volonté pour réussir.

– Que pensez-vous de la situation de la femme au Maroc ?
La situation de la femme au Maroc a connu de « grandes avancées » lors de la dernière décennie, l’adoption du nouveau code de la famille a été une étape « cruciale » dans le processus de la promotion des droits de la femme marocaine, ce Code consolide l’égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines et renforce les droits de la femme comme une composante importante dans la société marocaine, apporte plusieurs innovations comme l’âge légal du mariage qui est fixé à 18 ans que ce soit pour le garçon ou pour la fille, la répudiation et la polygamie sont soumises à des conditions sévères et le divorce consensuel est institué.

 

– Votre avis sur lamarocaine.com ?
Un portail féminin Marocain, commode, pratique avec une mise à jour en permanence. On y trouve plusieurs de rubriques de toutes sortes de catégories socioculturelle, juridique Bien-être, Mode, Santé etc…J’apprécie beaucoup son ouverture d’esprit.

 

– Dernier mot
Je remercie sa Majesté le Roi Mohamed IV, cet homme a entendu mon cri de mère en détresse. Il a ouvert les portes de son royaume pour que ma famille se sente en sécurité et puisse apaiser sa douleur. Le roi n’oublie pas ses enfants, même lorsqu’ils vivent à l’étranger.
Et moi je n’oublierai jamais la bonté et la générosité de cet homme qui a su nous réconforter. Il nous a apporté de la lumière alors que nous sombrions dans les ténèbres de l’indifférence et de la souffrance.
Cet homme a exaucé le vœu de mon fils et l’a honoré à sa juste valeur, celle d’un soldat mais aussi celle d’un jeune homme qui était fier de sa double identité franco-marocaine.
Je n’oublierai jamais l’image de l’armée française et de l’armée marocaine portant le cercueil de mon fils, quel magnifique symbole. J’ai ressenti une immense fierté en voyant le peuple de sa majesté communier avec notre douleur et accompagner mon enfant jusqu’à sa dernière demeure.
Ces souvenirs restent à jamais gravés.
Je suis très touchée, et vous remercie beaucoup d’avoir pensé à moi pour votre site
Interview réalisé par Aziz Harcha

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