Boutaïna El Fekkak : l'amitié marocaine portée sur les planches
Actrice, metteuse en scène et auteure marocaine née en 1979 à Rabat, elle a coécrit et mis en scène avec Abdellah Taïa la pièce Comme la mer, mon amour, créée en 2021.
La Rédaction
Rédaction La Marocaine
📑 Sommaire
Boutaïna El Fekkak est une actrice, metteuse en scène et auteure marocaine, née le 9 juin 1979 à Rabat. Formée au lycée Descartes puis à McGill, à l'école Claude-Mathieu et à l'école supérieure d'art dramatique de Strasbourg, elle construit depuis les années 2000 une carrière entre la France et le Maroc : comédienne régulière de la compagnie Les Hommes approximatifs, interprète de Stéphane Braunschweig et d'Adrien Béal, et, depuis 2021, co-auteure et co-metteuse en scène de « Comme la mer, mon amour » avec l'écrivain Abdellah Taïa, une pièce jouée à Paris puis tournée dans sept villes du Royaume.
Derrière la liste des pièces et des metteurs en scène se cache une trajectoire plus simple à énoncer qu'à faire : une adolescente de Rabat qui veut jouer, une licence de philosophie entamée à Montréal, trois écoles de jeu, et le constat répété de la rareté des rôles offerts aux actrices maghrébines en France. Ce que ses sources racontent tous ensemble, c'est une artiste qui a transformé cette rareté en matière de travail — l'arabe marocain sur le plateau, l'amitié comme sujet, l'écriture de plateau comme méthode.
Origines et formation
Boutaïna El Fekkak naît le 9 juin 1979 à Rabat, où elle grandit jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Scolarisée au lycée Descartes, elle y découvre le théâtre et y forme le projet de devenir actrice de cinéma. Elle entame ensuite une licence de philosophie à l'université McGill de Montréal, au Canada, et prend part au cercle théâtral universitaire de la ville : c'est là, loin du Maroc, que se dessine le choix définitif de la scène.
Elle poursuit sa formation à l'école Claude-Mathieu à Paris, puis à l'école supérieure d'art dramatique de Strasbourg, dont elle sort diplômée. C'est à Strasbourg, dans la seconde moitié des années 2000, qu'elle rencontre Caroline Guiela Nguyen, qui y étudie la mise en scène et qui fondera en 2009 la compagnie Les Hommes approximatifs. Cette rencontre organise le reste de son parcours : la compagnie, installée à Valence, deviendra l'un de ses cadres de travail réguliers.
Wikipédia note, sans détour, que Boutaïna El Fekkak est « confrontée à la rareté des rôles offerts aux actrices maghrébines en France ». TelQuel décrit la même expérience autrement, dans un entretien accordé avec Abdellah Taïa : en arrivant à Paris, elle « passe de la fille marocaine bien rangée à celle qui peut se permettre de crier le soir dans le métro », « découvre l'abolition du passe-droit qu'elle avait au Maroc » et « est confrontée au racisme et au statut d'étrangère ». Deux formulations, une même donnée : le métier s'apprend doublement, technique d'une part, position sociale de l'autre.
Sur le plan de la formation intellectuelle, le parcours est donc clairement documenté — Descartes, McGill, Claude-Mathieu, Strasbourg — et il est rare chez un comédien : une licence de philosophie canadienne avant trois écoles de jeu européennes. Aucune source consultée ne donne en revanche de renseignement sur sa vie familiale à Rabat, et rien ne permet d'en dire plus.
Parcours professionnel
La liste des pièces, établie par Wikipédia, est celle d'une comédienne de troupe. Elle débute en 2007 avec « Le Cid » de Pierre Corneille dans une mise en scène d'Alain Ollivier, et « Oui, aujourd'hui j'ai rêvé d'un chien » d'après Daniil Harms. Viennent ensuite « Anagrammes pour Faust » (2008), « Liliom » de Ferenc Molnár et « L'Opérette » d'après Valère Novarina (2009), tous deux dirigés par Marie Ballet.
2010 marque un tournant classique : elle joue Armande dans « Les Femmes savantes » de Molière, mise en scène par Bruno Bayen, et « Athalie » de Jean Racine. En 2011, elle apparaît dans « Cahier d'histoires #2 » d'après Fouad Laroui. Puis vient le cycle Les Hommes approximatifs : « Le Bal d'Emma » en 2012 et « Elle brûle » en 2013, deux pièces de Mariette Navarro mises en scène par Caroline Guiela Nguyen — cette dernière datant la création d'« Elle brûle » à 2013, comme la compagnie.
La période suivante élargit le champ. En 2015, elle interprète « Layla » de Jérémie Scheidler et Arnaud Maïsetti ; le site de la compagnie précise que Jérémie Scheidler écrit en 2017 « Layla – à présent je suis au fond du monde », solo créé pour Boutaïna El Fekkak puis adapté à la radio sur France Culture en juin 2017 — deux datations qui se complètent sans se contredire, l'une pour le texte, l'autre pour le solo. En 2016, elle co-met en scène avec Frédéric Maragnani une adaptation de « La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht, dont elle tient le rôle principal, et elle intervient dans la mise en scène d'« Halka » pour le Groupe acrobatique de Tanger.
Les années suivantes confirment la double commande : « Où sont les ogres ? » de Pierre-Yves Chapalain et « Soudain l'été dernier » de Tennessee Williams en 2017, « Perdu connaissance » et « Macbeth » d'après Shakespeare en 2018 — ces deux derniers sous la direction de Stéphane Braunschweig —, « Lisières » de Jérémie Scheidler en 2019, « Les Pièces manquantes » d'Adrien Béal en 2020, « Toute la vérité » du même metteur en scène en 2021, « Andromaque » de Racine en 2023, « Je suis perdu » de Guillermo Pisani et « La Mouette » de Tchekhov en 2024, « Maria » de Gaëlle Hermant en 2025. Le répertoire va du classique français au contemporain, en passant par le théâtre américain et le russe.
Le cinéma complète le tableau. Wikipédia indique qu'elle « loue par ailleurs pour le cinéma dans des courts et longs métrages » ; son agence artistique, Time Art, lui crédite les séries « Les Sauvages » de Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah (Canal+, 2019) et « Cœurs noirs », saison 2, de Corinne Garfin et Duong Dang-Thai (Prime Vidéo, 2025). Elle est enfin l'une des interprètes de « Fraternité, conte fantastique » de Caroline Guiela Nguyen, présentée au festival d'Avignon en juillet 2021 et coproduite par la compagnie et le festival.
Réalisations et impact
La réalisation qui porte son nom est « Comme la mer, mon amour », pièce écrite, mise en scène et jouée avec Abdellah Taïa. La genèse est racontée par les deux auteurs dans TelQuel : l'idée naît « dans la rue, pendant que nous marchions », en avril 2013, à l'Institut français de Casablanca, lors d'un festival où Boutaïna El Fekkak venait jouer. La veille, elle avait assisté à une conférence improvisée d'Abdellah Taïa autour de Mohamed Choukri ; « lui improvisait une conférence, mais moi, j'y ai vu du théâtre », dit-elle. Les deux personnages de la pièce portent les prénoms de leurs auteurs et se retrouvent après treize ans de séparation, exactement comme les deux artistes.
La fabrique est aussi documentée que le sujet. Pendant un an et demi, les deux co-auteurs se voient une fois par semaine, d'abord pour discuter, ensuite pour écrire : « Nous étions tantôt debout sur scène, tantôt autour d'une table en train d'écrire, toujours à deux », explique Boutaïna El Fekkak à TelQuel. Cette « écriture de plateau » — improviser à partir de situations précises pour obtenir des répliques théâtrales et non littéraires — est, dit-elle, « la meilleure façon d'obtenir des répliques théâtrales ». Sceneweb précise qu'elle l'a déjà pratiquée dans deux créations personnelles antérieures, « Feu sur la montagne » et « Le Frère ennemi ».
Le résultat est un objet théâtral singulier : deux Marocains à Paris, le français et l'arabe marocain sur le même plateau, les films et les chansons égyptiens comme capital commun, un titre emprunté à une chanson de Samira Saïd. La première a lieu du 22 au 26 juin 2021 au Théâtre Ouvert et au Théâtre de Chelles, selon Diacritik ; la production revient au Théâtre Ouvert du 12 septembre au 1er octobre 2022 ; et la pièce part en tournée au Maroc avec les Instituts français du 28 novembre au 13 décembre 2022, à Tanger, El Jadida, Rabat, Fès, Meknès, Kénitra et Marrakech — sept étapes, du nord au sud, pour une histoire d'amitié marocaine écrite à Paris.
La critique n'est pas unanime, et c'est ce qui rend le dossier intéressant. Sceneweb salue une pièce « attachante » dont l'introduction d'Abdellah Taïa « était pourtant pleine de promesses », mais estime que l'autofiction « peine à s'élever au-delà de l'anecdote intime » et que le montage de films égyptiens de Jérémie Scheidler est traité « d'une manière trop flottante ». Le même article reconnaît pourtant la singularité du geste : deux artistes qui « se privent d'une strate » et font « vœu d'humilité » pour ne s'adresser qu'à ceux qui les ressemblent. Diacritik, lui, met l'accent sur l'amitié comme sujet et sur la force de l'arabe marocain dans la pièce.
Deuxième apport : l'ancrage dans une compagnie. Les Hommes approximatifs, fondée en 2009 par Caroline Guiela Nguyen et installée à Valence, définit une méthode — réunir amateurs et professionnels « d'horizons sociaux, géographiques, culturels et spirituels différents » pour « inventer un espace commun ». Boutaïna El Fekkak en est une interprète fidèle, de « Le Bal d'Emma » à « Fraternité », et c'est dans ce collectif qu'elle a pu tenir, sur la durée, des rôles que le marché français réservait mal aux actrices maghrébines.
Troisième apport : la transmission. « Layla », solo écrit pour elle, a été adapté à la radio sur France Culture en juin 2017 : le plateau devient ondes, et le personnage continue d'exister hors de la salle. À cela s'ajoutent les deux créations personnelles citées par Sceneweb et le travail de mise en scène partagé avec Abdellah Taïa — deux femmes et un homme devenus, sur ce projet, trois métiers du théâtre réunis en deux personnes.
Ce qu'on retient
Premier point : une formation qui ne se voit pas dans les fiches. Une licence de philosophie à McGill, trois écoles de jeu, une rencontre décisive à Strasbourg. Le parcours de Boutaïna El Fekkak montre qu'une carrière d'actrice commence souvent bien avant le premier rôle, et parfois hors du pays où l'on naît.
Deuxième point : la rareté comme point de départ. Les rôles pour actrices maghrébines sont peu nombreux en France — Wikipédia le dit, TelQuel le décrit. Sa réponse n'a pas été d'attendre : entrer dans une compagnie collective, jouer du Molière au Tchekhov, puis écrire ses propres textes.
Troisième point : l'amitié comme matière dramatique. « Comme la mer, mon amour » transforme une rencontre de rue à Casablanca en pièce, une rupture de treize ans en intrigue, et l'exil parisien en sujet de théâtre. Le pari est aussi politique : mettre en scène deux Marocains qui parlent leur langue, dans un théâtre qui ne leur réserve pas d'habitude le premier rôle.
Quatrième point : la méthode. Un an et demi d'écriture de plateau, une fois par semaine, avant même de poser la première réplique. C'est la leçon la plus transférable du dossier : la forme naît de la contrainte, et le texte vient du plateau, pas de l'inverse.
Cinquième point : le va-et-vient France-Maroc. De Strasbourg à Valence, de Paris à Tanger, El Jadida, Rabat, Fès, Meknès, Kénitra et Marrakech, la tournée de 2022 dit ce qu'est devenu son travail : une artiste marocaine qui écrit en France et joue chez elle.
Questions fréquentes
Qui est Boutaïna El Fekkak ?
Actrice, metteuse en scène et auteure marocaine née le 9 juin 1979 à Rabat, elle est diplômée de l'école supérieure d'art dramatique de Strasbourg après un passage au lycée Descartes, à l'université McGill de Montréal et à l'école Claude-Mathieu de Paris. Elle a joué pour Bruno Bayen, Caroline Guiela Nguyen, Stéphane Braunschweig et Adrien Béal, et est associée à la compagnie Les Hommes approximatifs.
Qu'est-ce que Comme la mer, mon amour ?
C'est la pièce écrite, mise en scène et jouée par Boutaïna El Fekkak et Abdellah Taïa, créée en juin 2021 au Théâtre Ouvert et au Théâtre de Chelles. Deux amis marocains se retrouvent à Paris après treize ans de séparation ; le texte a été construit par écriture de plateau, en français et en arabe marocain, avec des films égyptiens en fil rouge. La production est revenue au Théâtre Ouvert en septembre-octobre 2022, puis a tourné au Maroc du 28 novembre au 13 décembre 2022.
Quel est son lien avec le festival d'Avignon ?
Elle y joue dans « Fraternité, conte fantastique » de Caroline Guiela Nguyen, créée le 6 juillet 2021 au festival, produite par Les Hommes Approximatifs et le festival d'Avignon elle-même, avec le Théâtre de l'Europe parmi les coproducteurs. Elle apparaît dans la distribution aux côtés de Dan Artus, Saadi Bahri, Hoonaz Ghojallu et Maïmouna Keita, dans le cycle Fraternité lancé par la compagnie en 2019.
Pour aller plus loin, retrouvez d'autres portraits de femmes inspirantes sur La Marocaine, notamment Btissam Goumara et Asmae El Moudir.
Sources : Wikipédia — Boutaïna El Fekkak · Diacritik — Boutaïna El Fekkak et Abdellah Taïa : Résister par l'amitié · TelQuel — Abdellah Taïa et Boutaïna El Fekkak : « L'écriture de plateau était notre façon de faire de la vie du théâtre » · Sceneweb — Comme la mer, mon amour : à la recherche de l'amitié perdue · Prospero Theatre — Fraternité, conte fantastique · Les Hommes Approximatifs — The company · Les Hommes Approximatifs — Fraternité, conte fantastique · Time Art — Boutaïna El Fekkak
À propos de l'auteure
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