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Pauvres et analphabètes, elles ont retrouvé la dignité grâce à l'arganier

En 2003, l'Agence de développement social et l'Union européenne lançaient le projet arganier. Objectif : organiser la production et la vente et développer la culture de l'arganier.
117 projets ont accompagné ce programme au profit de 66 coopératives et quelque 2 300 femmes.
Grâce à l'éducation et à la formation, des milliers de femmes ont repris leur destin en main.

Des kilomètres de champs d’oliviers, d’orangers et de cultures sous serre défilent sous nos yeux tandis que nous parcourons la route menant d’Agadir à Taroudant. En cette fin janvier, les pluies qui se sont littéralement abattues sur la région depuis deux mois ont couvert les superficies non cultivées d’un tapis vert émaillé de motifs floraux. Un enchantement... Mais ce sont les arganiers dont ce coin de pays regorge qui font la fierté des hommes du cru. Véritable arbre de vie, pour l’homme et pour l’animal, arbre centenaire, résistant à l’usure du temps, aux aléas du climat et à la cupidité des hommes et du bétail.
C’est justement à propos de cette plante que l’on ne trouve pratiquement qu’au Maroc -44 000 ha subsistent dans l’ouest algérien, au nord de Tindouf contre 800 000 ha au Maroc- qu’une équipe de journalistes a été conviée pour s’enquérir sur le terrain de l’avancement du projet arganier lancé en 2003 par l’Agence de développement social (ADS) en partenariat avec l’Union européenne. Objectif : sauver l’arganier de la déperdition, le régénérer par la plantation de nouvelles superficies, et permettre à la population qui l’exploite d’en tirer le meilleur profit. La meilleure manière pour ce faire est de créer autour de cet arbre mythique une dynamique de développement social et économique, voire éducatif et culturel, en associant étroitement les populations locales à sa fructification, à son exploitation et à sa commercialisation. 700 000 ha, soit 65% des surfaces boisées de cette région du sud-ouest du Maroc, cible de ce programme, sont occupés par des arganiers. L’arganier, il faut le signaler, est la troisième essence forestière du pays, après le chêne vert et le thuya, et c’est cette richesse qui lui a valu d’être classée par l’UNESCO patrimoine mondial de l’humanité.

150 à 200 DH de recettes par litre au lieu de 50 il y a quelques années

Taroudant, la paisible, tapie au pied du Haut-Atlas, est saisie ce matin hivernal du 27 janvier d’une effervescence inhabituelle : des journalistes fouineurs, tout le staff de l’ADS, la ministre du développement social et le nouvel ambassadeur (depuis septembre 2009) de l’Union européenne à Rabat, Eneko Landaburu, effectuent une visite de terrain. Direction : le siège du Groupement d’intérêt économique (GIE) de la ville. Il se charge du volet commercialisation de l’huile d’argan dans ses deux variantes alimentaire et cosmétique.
Quatre femmes du terroir s’affairent dans un local, qui au dépulpage, qui au concassage et triage du fruit de l’arganier. Un travail manuel laborieux qui dure des heures. L’amande qui en sort est par la suite torréfiée et donne l’huile d’argan brut (voir encadré). Une fois le produit préparé, il est vendu en vrac par la coopérative au GIE, et c’est ce dernier qui l’emballe et l’écoule sur les marchés marocain et étranger. Pourquoi ce relais ? «Pour barrer la route aux intermédiaires cupides qui récupéraient le produit fini et le vendaient à des prix excessifs sans en faire profiter les populations locales», répond la responsable de ce GIE. Aujourd’hui, la coopérative encaisse entre 150 et 200 DH par litre alors qu’auparavant la recette dépassait rarement les 50 DH. A l’échelle de la région du Sous-Massa-Draâ, 66 coopératives et quelque 2 300 femmes y sont associées. Quatre GIE ont été créés dans les provinces de Tiznit, Agadir, Essaouira et Taroudant, coiffés par l’Association nationale des coopératives d’arganier (ANCA) chargée de défendre et promouvoir les intérêts de ces dernières. Cette dynamique de structuration a produit deux avantages : l’intégration des acteurs de la filière en barrant la route aux intermédiaires qui exploitaient la crédulité des femmes exploitantes, et l’accroissement de la valeur ajoutée dans la zone de production. Pour preuve, le chiffre d’affaires a progressé entre 2004 et 2007 de 275%, et la production de l’huile d’argan de 150%. Sachant que le Maroc en produit quelque 4 000 tonnes par an.
Le GIE de Taroudant regroupe six coopératives qui emploient plus de 416 femmes.
Nezha Aktir est la présidente de la Coopérative féminine agricole de Tifaout qui regroupe 72 femmes. Cette licenciée en Chariâa de l’Université d’Agadir en 1987 déjà, mère de trois enfants, est consciente de la pauvreté qui sévit dans cette région et de la modicité des moyens d’extraction de l’huile d’argan. «Mon travail est bénévole. Quand je voyais ces femmes travailler des semaines et des mois pour gagner une misère, je me suis jurée de faire quelque chose. Avec le projet arganier, ce fut l’occasion pour créer cette coopérative en 2004». Cela a-t-il amélioré pour autant la situation de ces femmes, avec à peine quelque 1 000 DH que gagne chacune par mois ? «Les revenus restent modestes, reconnaît-elle, mais auparavant elles ne gagnaient même pas la moitié de cela».

A côté de la formation en exploitation et marketing, les cours d'alphabétisation

La dynamique qu’a entraînée le projet arganier dans cette région du sud-ouest n’est pas seulement la préservation du patrimoine arganier, mais aussi et surtout la création des conditions d’une participation active et agissante des populations qui en tirent profit. La région est rurale et amazighe, et la population féminine associée au projet est souvent analphabète. Comment dans ce cas une femme d’une coopérative ou d’un GIE pourra-t-elle compter son argent, ouvrir un compte bancaire ou tenir une comptabilité ? Les coopératives ont désormais une gestion administrative et une stratégie marketing, c’est pour cela que pas moins de 117 projets ont été lancés dans le cadre du programme arganier touchant aussi bien l’alphabétisation fonctionnelle et la formation que la sensibilisation sur l’environnement et l’édition de guides sur les bonnes pratiques de production de l’huile d’argan.
Cela, sans parler des autres projets d’appui à la préservation et la gestion durable de l’arganeraie qui passent entre autres par la plantation de nouveaux arbres : 1 294 nouveaux hectares ont été plantés depuis le lancement du projet, soit plus de 212 000 arbres. Les nouveaux champs plantés se transforment en véritables parcs qui attirent tortues, perdrix, outardes… et humains en quête d’une nature luxuriante.
Résultat : des femmes de 20 à 60 ans, naguère analphabètes et soumises, se ressaisissent pour montrer leur savoir-faire. Le témoignage en est magistralement donné l’après-midi de ce 27 janvier quand ces femmes prennent la parole. Lieu : Chambre d’agriculture d’Agadir. Une quarantaine de femmes membres de coopératives et de GIE sont conviées pour assister à la présentation du bilan du projet par le chef de l’unité de gestion du projet à Agadir.
«Ce projet nous tient à cœur et nous comptons aller jusqu’au bout. Les hommes nous ont raillées, méprisées, traitées de tous les noms au moment où nous avions décidé de nous organiser en coopératives pour défendre nos intérêts. L’arganier est notre seule ressource. Nous avons de la personnalité, des idées, de la force et du courage, pourquoi ne pas aller de l’avant bravant toutes les intimidations ? Les hommes ont fini par comprendre», martèle avec fougue Zahra, une femme rurale d’une trentaine d’années issue du douar Bouzamma, à quelques encablures d’Essaouira. C’est la présidente de la coopérative du même nom dédiée à la production et à la commercialisation de l’huile d’argan. C’est dire que désormais ce sont les femmes qui tiennent le gouvernail en matière économique et sociale à travers l’exploitation et la vente de l’huile d’argan, et c’est toute la structure familiale et les hiérarchies qui en sont bouleversées. Des «dégâts collatéraux» au projet arganier, murmurent quelques mauvaises langues. Ce qu’exprime Zahra, la présidente de la coopérative féminine d’argan Bouzammama, est ressenti par toutes celles de la région Souss-Massa-Draâ qui se sont impliquées dans le projet arganier. Galvanisées par ce programme, elles réclament maintenant un traitement plus équitable pour leur fruit. «Les amandes, les cerises, le safran, les olives ont leur festival, pourquoi pas l’argan, nous gagnerons encore à faire connaître ce produit aux Marocains et écouler notre marchandise sur une vaste échelle ?», s’interroge Latifa, membre de la coopérative Tiwizi Wargane qui exploite l’arganier de la région de Tiznit. «Ce projet arganier a d’autant plus de succès qu’il a libéré des énergies et qu’il est porté par des femmes qui ont décidé de prendre leur destin en main», se félicite M. Landaburu. Et ce n’est pas la présidente de la coopérative féminine Tamounte dans la province d’Essaouira, Taârabt Rachmain, qui est en même temps présidente de l’Association nationale des coopératives d’argan (ANCA), qui démentirait les propos de l’ambassadeur. Cette diplômée en littérature arabe de l’Université d’Agadir présente ce jour-là une note brillamment exposée en français sur l’association qu’elle préside. Comment a-t-elle appris la langue de Molière ? «A l’école et dans la rue… Je me débrouille tout simplement dans cette langue», dit-elle modestement en souriant.
Elle et d’autres femmes présidentes de coopératives se retrouvent le lendemain avec l’ambassadeur de l’UE et toute la délégation autour d’un tagine au douar Zaouit, dernière étape de cette visite de terrain. Ce douar est le fief de la coopérative Al Baraka se trouvant à quelques encablures d’Essaouira. Elle possède depuis l’année dernière un local flambant neuf construit avec l’aide financière de l’INDH et équipé de tout le matériel de production de l’huile d’argan, financé par le projet arganier. La production dans cette coopérative atteint quelque 500 litres par an, ce qui permet tant bien que mal aux 7 000 âmes qui habitent le douar Zaouit de faire face à la pauvreté régnante : la terre dans cette région de Haha est aride et rocailleuse, seul l’arganier continue de nourrir ses habitants.
Processus :40 kg de fruits pour produire un litre d'huile d'argan



Résistant à la sécheresse et à la chaleur, l'argan pousse à l'état sauvage et en abondance dans les zones arides et semi-arides du sud-ouest marocain (aux alentours d'Essaouira, Agadir, Tiznit et Taroudant). D'une durée de vie de 150 à 200 ans, cette plante joue un rôle important dans l'équilibre écologique et dans la préservation de la biodiversité. Grâce à ses racines puissantes, elle contribue au maintien du sol et permet de lutter contre l’érosion hydrique et éolienne qui menace de désertification une bonne partie de la région.
Le processus de production d'huile d'argan est long et laborieux. Pour obtenir de l'huile, les noix d'argan passent par une série d’opérations et de transformations :

- Le dépulpage du fruit : la pulpe séchée est séparée de la noix par écrasement.
- Le concassage de la coque : pour extraire l'amandon, la noix est ouverte à l'aide de deux pierres.
- Pour l'huile alimentaire, la torréfaction de l'amandon à feu doux dans des plats en terre : cette opération qui consiste à évaporer de l'eau entraîne la destruction des saponines et autres substances non lipidiques retenant l'huile en émulsion dans le suc cellulaire tout en desséchant les amandons pour leur donner un goût de noisette.
- La trituration de l'amande dans une meule spéciale en pierre donne l'huile d'argan et une pâte.
- Le malaxage de la pâte avec un peu d'eau tiède ;
- Le pressage de la pâte à la main : cette opération donne de l'huile d'argan selon des méthodes traditionnelles et un tourteau brun comme résidu.
Au final, pour produire 1 litre d’huile d’argan, il faut environ 2 kg d'amandons provenant de 40 kg de fruits (production annuelle d’une petite dizaine d’arbres).
D'après le département des Eaux et Forêts, l’arganier (huile d’argan) permet la subsistance de 3 millions de personnes dans le sud du Royaume. Par ailleurs, il fournit 20 millions de journées de travail par an. Son exploitation constitue en effet une activité génératrice de revenus et a toujours eu une fonction socio-économique. Ce n'est toutefois qu'à partir des années 90 que la filière s'est structurée à travers la création de coopératives. Le projet arganier lancé en 2004 a aidé amplement à leur multiplication (quelque 150 actuellement), leur mécanisation et l'amélioration de leurs techniques de gestion.
Si le bois de l'arganier est utilisable pour le chauffage, sa fonction principale reste la production d'huile d'argan. La production nationale de l'huile d'argan est estimée à 4 000 tonnes par an, volume qui nécessite 10 000 tonnes d’amandons et 120 000 tonnes de fruits.

FEMME DU JOUR

Bouchra GHIATI
Après une licence en économie, elle intègre la compagnie Africaine d’Assurance en tant que bras droit du Directeur général, ensuite passe par l’ONA puis à la BMCI pour occuper le poste de directrice de la communication.

RECETTE DU JOUR

Recette vegetarienne Jeera Aloo

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