Tendance. Les hommes préfèrent toujours les femmes

Le combat pour l’égalité n’est plus la chasse gardée des féministes. De plus en plus d’hommes s’engagent à leurs côtés. Rencontre avec ces perles rares du Maroc.



Ce n’est pas un scoop : ni aux yeux de la loi, ni à ceux de la société, les femmes marocaines n’ont pas les mêmes droits que les hommes. La levée (théorique) par le roi, fin 2008, des réserves du Maroc sur la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes, n’a rien changé à cet état de fait. Pour les    
militantes féministes, le combat pour une vraie équité est encore long et parfois désespérant. Mais dans chaque association, dans chaque projet, on trouve des hommes qui luttent, eux aussi, pour cette idée d’égalité et la mettent en pratique au quotidien. Certains - avocats, médecins - mettent leur métier au service de la défense des femmes opprimées, d’autres en font même leur profession. Quelques-uns nous racontent pourquoi ils sont (devenus) féministes...

Azzeddine EL FATMI (38 ans)
“écoutant” pour femmes victimes de violences

“La polygamie : les femmes devraient y avoir droit aussi”
A Boulemane (région de Fès), les femmes victimes de violences qui arrivent au centre d’écoute mis en place par l’association de développement El Hadaf peuvent se confier à Azzeddine, un des rares hommes à endosser ce rôle au Maroc. “Même si beaucoup de femmes préfèrent parler à une écoutante, d’autres choisissent de se confier à un homme car elles pensent qu’il gardera mieux leurs secrets”, nous affirme-t-il, sourire aux lèvres. Pour être un bon “écoutant”, cet hydrologue de métier, qui est aussi le secrétaire général de El Hadaf et membre de l’AMDH, a suivi une formation de plusieurs mois au sein d’une association spécialisée. Il a choisi de mettre l’accent sur l’orientation des jeunes filles, après avoir été marqué par les histoires tragiques vécues par certaines adolescentes (violences, mariages forcés, abandons après la nuit de noces, etc.). Il dit, par ailleurs, avoir pris conscience que “le lycée est un milieu impitoyable pour elles. Elles y subissent des violences de la part des garçons et même des professeurs”. Azzeddine, qui dit avoir “plus d’amies femmes que d’amis hommes”, ne voit rien d’étonnant à son engagement. Il faut dire qu’il n’a pas manqué d’exemples à ne pas suivre dans son entourage, à commencer par son frère aîné, qui a épousé 4 femmes ! “On se dispute tout le temps à ce sujet, raconte-t-il. Pour moi, c’est une évidence, l’égalité doit être absolue : si les hommes peuvent être polygames, les femmes aussi devraient avoir le même droit”. Azzeddine compte bien inculquer ces principes à son fils de 2 ans et surtout à sa fille de 7 ans, qu’il laisse libre de circuler et de s’exprimer: “Je veux qu’elle me voie comme un ami”.

Selim EL BOUSAADI (24 ans)
Militant de l’ADFM

“En tant qu’homme, j’espère montrer l’exemple”
“Maintenant, quand je me lève le matin, je vais au travail avec plaisir”. Cette enviable satisfaction, Selim l’a trouvée à l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM). Après 3 années passées à travailler pour des centres d’appels, le jeune homme a ressenti le besoin de s’impliquer dans une cause qui lui tenait à cœur. Il frappe à la porte de l’ADFM, un choix bien réfléchi: “Je me suis toujours intéressé au problème de la condition féminine. J’ai suffisamment vu d’exemples de discrimination et d’irrespect autour de moi, envers mes cousines par exemple”. D’abord bénévole, Selim se voit proposer un emploi à temps plein au bout de 4 mois : peu importe le salaire modeste, il saute sur l’occasion. Il est, entre autres, responsable de la documentation, épluchant la presse et constituant une importante médiathèque thématique pour l’association, et suit de près le dossier du mouvement des soulaliyate (femmes privées du bénéfice des terres collectives). En même temps, il continue à donner de son temps libre, en tant que seul homme membre de la Jeunesse de l’ADFM: “Ça n’a pas toujours été facile de me faire accepter, mais les militantes ont fini par se rendre compte que mon engagement était aussi sérieux que le leur”. Son entourage, par contre, ne comprend pas toujours le choix de Selim. Si sa famille a plutôt tendance à en plaisanter, le militant est parfois confronté à des réactions bizarres. “Un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps a été abasourdi d’entendre ce que je faisais, regrette le jeune homme. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas concevoir que je perde mon temps avec cette cause perdue”. Mais ce qui lui fait le plus mal, c’est l’attitude de certaines femmes. Comme cette fille de son âge qui lui a dit un jour : “Tu te bats pour rien : de toute façon, on ne le mérite
pas !”

Ahmed AREHMOUCH (46 ans)
Avocat bénévole

“Je les vois indépendantes, autonomes, épanouies”
Depuis son enfance dans le Souss, Ahmed s’est toujours posé des questions sur la relation inégalitaire entre ses parents, sur le sort de ses sœurs qui, comme beaucoup d’autres, ne mettront pas le pied à l’école, etc. Mais c’est l’université qui lui ouvre les yeux sur deux types de discrimination : contre les femmes et la langue amazighe. Il pousse alors ses deux plus jeunes sœurs sur le chemin de l’alphabétisation : “Au moins maintenant, elles se débrouillent dans leur vie quotidienne”. Le jeune étudiant en droit adhère aussi à l’Association marocaine des droits humains (AMDH), puis devient très actif dans le Réseau amazigh pour la citoyenneté. Après avoir revêtu la robe d’avocat, Ahmed a poursuivi son engagement, devenant bénévole au sein de plusieurs associations féministes du réseau d’écoute Anaruz, comme le centre Nejma de l’ADFM. Il y offre des conseils juridiques et plaide gracieusement pour des femmes victimes de violences conjugales ou d’injustices. Logiquement, la femme de Ahmed travaille et milite à ses côtés (AMDH, Réseau amazigh et ADFM). Quant à sa fille de 16 ans, Tililla (“liberté” en tamazight), “je fais le maximum pour passer du temps avec elle et l’orienter, explique-t-il. Mais en même temps je la pousse à être indépendante, par exemple en faisant des stages et en prenant des jobs d’été”. Elle fait déjà partie de la Jeunesse de l’ADFM. En voilà une qui saura se défendre contre les machos…

Marouan SAKR (28 ans)
Membre du comité central des droits des femmes de l’AMDH

“Les années de fac m’ont ouvert les yeux”
Aux côtés d’une douzaine de femmes, seuls deux hommes siègent au comité central des droits des femmes de l’AMDH, dont Marouan, le plus jeune. Ce diplômé de la faculté d’économie de Rabat a d’abord été embauché pour une campagne de l’AMDH sur la situation des ouvrières du textile. Les nombreuses violations des droits des travailleuses qu’il a constatées lui ont donné envie de s’impliquer davantage dans la lutte contre les inégalités. S’il était déjà conscient de la discrimination contre les filles, “notamment pendant les années fac puisque plusieurs de mes amies n’ont pas pu faire d’études à cause de leur père”, dit-il, c’est au sein de l’AMDH qu’il va faire ses classes. Mais en dehors du milieu associatif, Marouan regrette que si peu de jeunes de son âge adhèrent à l’idée d’une égalité sans réserves, notamment quand on aborde le sujet de l’héritage. “Si certaines filles sont heureuses de rencontrer un homme féministe comme moi, d’autres sont partagées. Elles savent que c’est une bonne chose, mais au fond d’elles-mêmes elles sont gênées car elles ne peuvent pas dépasser l’idée que l’égalité, selon elles, va à l’encontre de certains préceptes religieux”.

Abderrahim AMRAOUI (38 ans)
Responsable du programme “femmes” de Intermon-Oxfam

“Elever un bébé, c’est aussi l’affaire d’un homme”
Quand Abderrahim parle de sa vie, elle apparaît composée de deux périodes séparées par ce qu’il appelle son “éveil”. Cette prise de conscience, à l’âge de 27 ans, d’une profonde iniquité sociale établie entre les sexes, il la doit à sa première expérience professionnelle dans le sud. Diplômé de littérature arabe, il suit une formation d’animateur socio-culturel puis est embauché par une ONG pour une mission d’étude sur l’architecture traditionnelle et la conservation du patrimoine. A force de sillonner le Souss, Abderrahim constate avec un étonnement grandissant que “les femmes travaillent jusqu’à 20 heures par jour, tandis que les hommes sont au café ou à la mosquée”. A partir de là, lutter contre l’inégalité de genre va devenir sa “mission personnelle”. Prenant pleinement conscience des discriminations au sein de sa propre famille, autour de lui, il s’identifie peu à peu avec le combat du féminisme. Il accepte alors un autre poste à Tanger où il dirige un projet de développement socio-économique pour les femmes. Enfin, depuis 2003, il est chargé du programme “droits des femmes” au sein de l’ONG internationale Intermon-Oxfam. Sa vie personnelle, il la veut en accord avec ses idées, partageant avec sa femme les tâches ménagères et l’éducation de leurs deux petites filles (2 et 5 ans). Mais il va découvrir qu’il faut une certaine dose de courage pour afficher une relation d’égalité avec sa femme : “Lorsque je portais ma fille de 7 mois sur mon dos, les gens nous lançaient des regards désapprobateurs et parfois me disaient que je n’étais pas un homme, raconte-t-il. Voilà pourquoi beaucoup de maris qui sont d’accord sur le principe de l’égalité ont peur de la mettre en pratique”.

Points de vue. Ce que les femmes en disent

Najat Raz. Présidente de l’AMDF (Association marocaine pour les droits des femmes)
“Quand le mouvement féministe a débuté, les hommes à nos côtés étaient très minoritaires. Mais les conservateurs qui luttaient contre ce mouvement social ont aussi joué un rôle. En nous confrontant à eux, nous nous sommes renforcées, nous avons affûté nos arguments. Une fois devenues une ‘force’, nous avons retrouvé des hommes qui ont travaillé avec nous. Mais le féminisme, ce ne sont pas que des idées, c’est une pratique de reconnaissance de l’autre genre dans la vie de tous les jours. Et à ce niveau, je ne suis pas tout à fait optimiste”.

Bouchra Abdou. Membre de la LDDF (Ligue démocratique pour les droits de la femme) “Nous avons choisi d’accepter les adhésions masculines, à condition qu’il y ait une réelle implication. Résultat : 15 à 20% de nos membres sont des hommes. La plupart nous apportent une aide concrète lors des caravanes de promotion des droits de la femme dans les régions enclavées. Certains font même de la sensibilisation auprès des hommes du douar. Ils sont aussi utiles pour la protection de la caravane”.

Maria Ezzaouini. Présidente de la section marrakchie de l’ADFM (Association démocratique des femmes du Maroc) :
“Les hommes les plus impliqués, ce sont les militants de ma génération. Les plus jeunes, on sent qu’ils adhèrent moins à l’idée d’égalité, on se dit même parfois qu’il y a une régression. C’est difficile d’éduquer les enfants dans ce sens, mais il faut s’en donner la peine. Quand je vois comment mon fils se comporte avec sa petite amie, je me dis que mon mari et moi pouvons être fiers”.

 

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